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Gestion des projets au Burkina : De la nécessité d’une profonde réforme technique et méthodologique

Accueil > Actualités > Opinions • Par Mahamoudou Kiemtoré • mardi 12 mars 2019 à 18h25min
Gestion des projets au Burkina : De la nécessité d’une profonde réforme technique et méthodologique

Les projets et programmes font partie intégrantes des outils de développement du Burkina. Mais sont-ils utilisés à bon escient ? Pour Dr Mahamoudou Kiemtoré, docteur en management des projets, « il est impératif pour le pays de se doter d’un outil harmonisé » pour « optimiser la performance des projets pour le bien-être général des populations ». Lisons-le.

A l’image du Plan Marshall financé par les Etats-Unis pour la reconstruction de l’Europe après la Seconde guerre mondiale, des institutions multilatérales et bilatérales mettent à la disposition de pays d’Afrique d’importants moyens financiers pour son développement. Ces financements sous forme de dons ou de prêts se font principalement à travers des projets et programmes de développement.

Toutefois, les résultats escomptés dans la mise en œuvre de ces projets sont largement en-deçà des attentes. Cette situation est consécutive à la pratique de gestion de projet qui peine à se mettre au diapason de l’évolution scientifique, technique et méthodologique mondiale. Cela se traduit, entre autres, sur le terrain par des processus de conception des projets escamotés, la mise en place d’équipes en déphasage des principes techniques et l’absence d’outil harmonisé en matière de gestion de projet.

Les processus de conception de projet ne suivent pas très souvent les règles techniques et scientifiques en la matière. Il est courant d’entendre des experts parler de « montage », « formulation », « écriture » d’un projet dans le contexte burkinabè. Cela se matérialise par l’élaboration des projets par des cadres dans un « laboratoire » avec des données souvent dépassées qui ne répondent plus aux besoins des consommateurs du projet, et dont l’évolution de l’environnement nous échappe. Techniquement et scientifiquement, un projet ne se monte pas, ne se formule pas, ne s’écrit pas ; il se conçoit.

La conception d’un projet est un processus qui obéit à des principes scientifiques, techniques et méthodologiques. Cette étape cruciale dans le cycle de vie d’un projet est, dans la majorité des cas, occultée ou négligée dans beaucoup de cas, soit par manque d’expertise, soit par manque de temps matériel. Cette pratique permet immédiatement de gagner du temps et de l’argent, dit-on, mais à long terme, on en perd 100 fois plus que ce qu’on a sauvé.

La conception escamotée des projets oblige à se concentrer plus sur le suivi-évaluation qu’à la mise en œuvre effective du projet. Le suivi-évaluation qui, scientifiquement, est une activité très secondaire dans le processus de gestion de projet, devient une activité principale dans le processus de déroulement des projets. Ils sont nombreux ceux qui sont experts en suivi-évaluation sans pour autant maîtriser l’environnement global de gestion de projet.

Un médecin peut-il diagnostiquer un malade s’il ne maîtrise pas les principes de fonctionnement du corps humain ? Assurément non ! Un expert en suivi-évaluation de projet doit être, avant tout, celui qui a une maîtrise technique et instrumentale de l’ensemble du cycle de vie d’un projet. Tout comme on passe de médecin généraliste à médecin spécialiste.

Par conséquent, la gestion des projets est toujours perçue comme une pratique « administrative » où chaque individu commis à la tâche essai de mettre en œuvre ses connaissances et ses certitudes. Cette façon de faire est un précédent qui ouvre la voie à l’« à-peu-près » dans la conduite des projets et à la mauvaise performance. Depuis les années 60, la gestion de projet est devenue une discipline scientifique à part entière et des méga-recherches sont conduites pour mettre en place des référentiels, standards, outils, techniques, méthodes en gestion de projet et, partant, améliorer les bonnes pratiques.

Des groupes de chercheurs et des regroupements professionnels se mettent en place pour donner à cette science toute sa plénitude et les résultats sont engrangés sur le terrain. Toutefois, il faut souligner que cette tendance est presque méconnue de la sphère des projets au Burkina Faso.

Aussi, il faut que l’on se sorte de la carte mentale des projets dits « de développement » dont l’objectif est d’aider les « autres ». Le Burkina Faso, à l’instar d’autres pays africains en développement, déroule les projets pour « aider » les populations. Conséquence, les règles et principes élémentaires de performance en gestion de projets sont reléguées au second plan, laissant place à des investissements qui ne répondent pas, le plus souvent, aux besoins des populations cibles.

Du point de vue scientifique et professionnel, tout projet sert à investir dans une communauté, dont le but ultime est d’« habiliter » celles-ci à participer activement à la vie socio-économique du pays et, partant, impulser le développement à la base.
Enfin, l’autre plomb dans l’aile de la performance des projets demeure le volet technique, c’est-à-dire la constitution d’une équipe de projet, qui reste en déphasage avec les bonnes pratiques en la matière. L’ancienneté ou l’expérience est un critère qui prime sur les compétences et l’expertise dans le recrutement des membres de l’équipe des projets.

La suite, les mêmes « anciens » ou « expérimentés » tournent depuis plus de deux décennies dans les projets mis en œuvre notamment par l’Etat et les organismes régionaux et internationaux. Cette pratique entraine la « routinisation » dans le pilotage des projets. Alors qu’au plan technique, un projet doit demeurer un cadre d’expression de la compétence, de la créativité, de l’innovation et de l’imagination. Toute personne qui passe beaucoup d’années successivement dans un projet épuise son contenu progressif et fonctionne en mode routinier.

Contrairement à ce qui se passe dans l’administration publique (où l’ancienneté est un critère primordial), la gestion de projet est un domaine où l’on doit acquérir des compétences techniques pour y exercer, où la capacité à enclencher et à soutenir l’innovation et la créativité est plus importante. En gestion de projet, la maîtrise de l’environnement est primordiale par rapport à la maîtrise du sujet pour une meilleure performance.

Autrement dit, un médecin n’est pas forcément le meilleur gestionnaire de projet en santé, l’agronome n’est pas le meilleur manager de projets agricoles, s’ils n’acquièrent pas au préalable les compétences y afférant.

Tous ces constats sont consécutifs au fait que le Burkina Faso, comme nombre de pays africains, ne dispose pas de référentiel en gestion de projet à l’instar du continent américain avec le Project Management Body of Knowledge (PMBOK®) ; européen avec l’International Project Management Association- Competence Baseline (ICB) 3.0 et le PRojects IN Controlled Environments (PRINCE2), etc. Tous ces référentiels et méthodes offrent l’avantage d’harmoniser la conduite des projets et d’optimiser leurs performances.

En conclusion, il est impératif pour le pays de se doter d’un outil harmonisé en vue d’optimiser la performance des projets pour le bien-être général des populations. A défaut, la probabilité que les grands projets mis en œuvre n’engrangent pas de meilleurs résultats que les précédents.

Mahamoudou Kiemtoré
Docteur en Management de projets
Secrétaire Exécutif
African Project Management Institute (APMI)

Vos commentaires

  • Le 12 mars à 20:36, par Same En réponse à : Gestion des projets au Burkina : De la nécessité d’une profonde réforme technique et méthodologique

    Chapeau Dr Kiemtore, vous avez vu juste et posé un bon diagnostic du problème ! Nos projets sont gérés avec beaucoup d’amateurisme

    Répondre à ce message

  • Le 13 mars à 10:17, par bod En réponse à : Gestion des projets au Burkina : De la nécessité d’une profonde réforme technique et méthodologique

    une réflexion à même d’apporter des réponses appropriées à nos errements ! Pour peu qu’on la prenne avec humilité et courage politique ! Merci petit frère pour cette contribution de haut vol.

    Répondre à ce message

  • Le 13 mars à 12:46, par mkak En réponse à : Gestion des projets au Burkina : De la nécessité d’une profonde réforme technique et méthodologique

    Article très clair et bien resumé sur un sujet aussi large. Bravo !!!

    Répondre à ce message

  • Le 13 mars à 15:36, par TASS En réponse à : Gestion des projets au Burkina : De la nécessité d’une profonde réforme technique et méthodologique

    Bonjour Dr Kiemtoré ?

    J’ai lu avec intérêt votre publication sur la Gestion des projets au Burkina qui met le doigt sur les manquements d’une discipline importante qu’est la gestion de projets et propose des pistes de solutions.

    En tant que praticien du domaine, permettez-moi d’apporter aussi ma petite contribution, sans revenir sur tous les aspects importants que vous avez déjà évoqués.

    Vous avez écrit avec force « qu’un projet ne se monte pas, ne se formule pas, ne s’écrit pas ; il se conçoit ». Et moi j’ajouterai, « et se planifie ». En effet, en plus d’être conçu, un projet doit impérativement être planifié, dans tous ses aspects (et ils sont nombreux et complexes), pour être gérable. C’est la bonne planification du projet qui permettra ensuite d’en maîtriser l’exécution afin d’atteindre les objectifs du projet.

    Vous avez également mis en évidence le manque d’expertise dans le défaut de conception, ce qui est sans doute vrai. Ce qui signifie qu’il faut travailler à faire acquérir ou renforcer les capacités en matière de gestion des projets à ceux qui en ont la charge au Burkina Faso. Et c’est en cela que les regroupements professionnels de gestionnaires de projets peuvent être très utiles aussi bien dans la formation, l’information et la sensibilisation sur les bonnes pratiques en matière de gestion de projets.

    Dans le pays africain où je réside actuellement (hors du Burkina), nous avons mis en place, à l’instar de beaucoup d’autres pays en Afrique et dans le monde entier, un chapitre local du PMI (Project Management Institute) qui œuvre dans l’information, la sensibilisation et la vulgarisation des bonnes pratiques en matière de management de projets promues par le PMI, sur la base justement du PMBOK®. Nous organisons régulièrement souvent des évènements (conférences, tables, rondes, etc.) auxquels les membres du chapitre et aussi les personnes hors chapitre sont invitées à y participer.

    Comme vous le savez certainement, le PMBOK® est un référentiel mondial de bonnes pratiques en matière de gestion de projet qui, s’il a pris naissance aux USA, n’est plus seulement Américain puisqu’il s’enrichit continuellement des bonnes pratiques du domaine par des praticiens du monde entier.

    C’est en cela qu’il ne me parait pas nécessaire que le Burkina Faso se dote d’un outil ou d’un référentiel « local » de gestion de projet, car il s’agit d’une discipline universelle qui se pratique de la même manière quel que soit le pays, mais qu’en fonction des types de projets et des rôles que l’on a dans le projet on puisse savoir lequel des référentiels ou des outils est le mieux adapté. En effet, le système des Nations Unis utilise couramment la méthodologie PRINCE2 pour le pilotage de ses projets de développement, qui doit correspondre au mieux aux types de projets et aux rôles que ses équipes ont dans les projets qu’il met en œuvre…

    Pour finir, je vous remercie pour ce bel article et vous encourage dans votre démarche de sensibilisation, tout en vous invitant à réfléchir sur l’opportunité de créer un cadre où des professionnels du domaine au Burkina pourraient se retrouver pour échanger ensemble sur cette problématique.

    Bien cordialement.

    TASS

    Répondre à ce message

    • Le 14 mars à 12:45, par Somé En réponse à : Gestion des projets au Burkina : De la nécessité d’une profonde réforme technique et méthodologique

      Bonjour M Tass,
      IL me semble que ce que vous dites n’est pas en contradiction avec ce que Dr Kiemtoré aborde dans l’article. En ce sens que dans le processus de conception, il y a la planification qui occupe une bonne place. En outre, quant à la mise en oeuvre d’un outil harmonisé, Je ne pense pas que Dr Kiemtoré remet en cause les référentiels dont il fait cas dans son article, mais il demande de la transposer, de les adapter, dans la réalité burkinabé. Enfin, vous lui exhortez à la création d’un cadre de réflexion, ce qui est déjà fait, il est responsable de African Project Management Institute (cf signature de l’auteur). A mon avis ce qui reste, je pense que vu le niveau que l’auteur de l’article a, il nous reste à l’aider politiquement à nous aider techniquement. Je dis cela, parce que c’est le politique qui détient le pouvoir de décision.
      Merci encore au frère Kiemtoré de nous entretenir sur un sujet d’intérêt.

      Répondre à ce message

  • Le 13 mars à 16:45, par Vertone En réponse à : Gestion des projets au Burkina : De la nécessité d’une profonde réforme technique et méthodologique

    Vous dites que les projets se focalisent sur le suivi-évaluation. Qu’est ce qui vous fait dire cela ? Le problème n’est pas au niveau du suivi-évaluation parce que l’expert qu’il soit agronome ou médecin suit le dispositif du suivi qui a été monté dans le projet d’agriculture ou de santé ou d’éducation etc. Je pense que le problème réside plutôt dans la gestion efficace des ressources financières (l’argent). Et de fois même au niveau des bénéficiaires, ils ne voient pas le projet comme du développement, mais un canal d’octroi d’argent. Donc ces aspects sont à prendre en compte dans votre analyse. Merci Docteur

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  • Le 13 mars à 20:28, par senadja En réponse à : Gestion des projets au Burkina : De la nécessité d’une profonde réforme technique et méthodologique

    A vous lire il ya une question qui me tracasse depuis des années car je suis dans le développement il ya longtemps. les projets en Afrique qui en sont les bénéficiaires ? les bailleurs ?, les intermédiaires ? ou les populations locales ?

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  • Le 15 mars à 23:02, par Bony En réponse à : Gestion des projets au Burkina : De la nécessité d’une profonde réforme technique et méthodologique

    C’est ce Dr qui est le modèle d’intellectuels dont l’Afrique en a besoin. Il s’exprime aisément dans sa science sans grosses citations. Facile à comprendre. Bravo !

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  • Le 15 mars à 23:32, par Abdou En réponse à : Gestion des projets au Burkina : De la nécessité d’une profonde réforme technique et méthodologique

    Là vous mettez le doigt sur une triste réalité du Burkina, mais de toute l’Afrique en général. Ce n’est pas mieux chez moi au Niger. Si nous mettons de l’ordre dans la gestion de nos projets, notre décollage sera rapide. Avec les compétences comme vous, l’Afrique peut garder un certain espoir.

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  • Le 18 mars à 02:48, par Michel En réponse à : Gestion des projets au Burkina : De la nécessité d’une profonde réforme technique et méthodologique

    La question des projets et programmes mérité une profonde réflexion surtout technique et méthodologique comme le propose Dr Kiemtore. Espérons qu’on lui accordera l’opportunité de mettre en oeuvre ses propositions. Ça ne fait que grandir le pays. Les projets et programmes étant restes des points de chutes pour des protégés politiques, il temps que le domaine retrouve sa noblesse. Encore merci jeune frère.

    Répondre à ce message

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