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Francophones d’Afrique : « Speak english as well… and honi soit qui mal y pense ! »

Accueil > Actualités > Opinions • • vendredi 26 octobre 2018 à 16h07min
Francophones d’Afrique : « Speak english as well… and honi soit qui mal y pense ! »

Le document ci-après, tout en retraçant l’évolution de la langue française, interpelle les dirigeants francophones et la communauté internationale sur l’avenir de la langue de Molière. Lisez plutôt !

Avant-propos

La photo qui illustre cet article date de l’été 1974. Peu après avoir présenté mes lettres de créance comme premier Ambassadeur résident de Haute-Volta au Canada, j’ai été reçu en audience par le Premier ministre Pierre Elliot Trudeau, le père de l’actuel Premier ministre canadien, le Très Honorable Justin Trudeau.

Au-delà de la simple visite protocolaire, l’entretien a été l’occasion pour lui de rappeler qu’étudiant, il avait eu le plaisir de découvrir la ville de Bobo-Dioulasso au début des années 1950 après un séjour en Gold Coast (actuel Ghana) et pour moi une opportunité de souligner, combien, en tant que diplomate venant de passer quatre années à la Mission permanente de Haute-Volta auprès Nations Unies à New York, je souscrivais à sa politique prônant le bilinguisme anglais/français pour ses concitoyens, une politique dont, selon mon expérience, les pays d’Afrique francophone devraient s’inspirer.

Cette conviction n’a fait que se renforcer au fil des années et de mon parcours professionnel et en milieu associatif au cours duquel j’ai eu l’opportunité de voir de près le fonctionnement du système des Nations Unies à un triple niveau : comme membre de la délégation de Haute-Volta à toutes les sessions statutaires de l’Assemblée générale de l’ONU de 1968 à 1976 ; comme expert élu au Comité consultatif sur les questions administratives et budgétaires (CCQAB) de 1973 à 1976, comme inspecteur au Corps commun d’inspection (CCI) du système des Nations Unies de 1996 à 2005, et enfin comme retraité de la fonction publique internationale ayant participé de 2013 à 2017 aux réunions annuelles du Comité exécutif de la Fédération des associations d’anciens fonctionnaires internationaux (FAAFI) et du Comité mixte de la Caisse commune des pensions du personnel des Nations Unies.

Dans ces différents domaines d’activité, j’ai pu mesurer combien la maîtrise de l’anglais en plus du français était un atout, voire une exigence pour être efficient. Fervent partisan du multilinguisme, j’ai tiré de cette expérience variée deux constats et un rêve. Premier constat : le français, langue diplomatique, est passé de la suprématie dont il a joui du 18ème au 19ème siècle à une marginalisation progressive face à la présence envahissante de la langue anglaise à tous les niveaux Second constat, et c’est un paradoxe, de tous les pays francophones ayant le français comme seule langue officielle, la France est sans conteste le meilleur contributeur à la promotion de la langue de Shakespeare. De ce double constat, je fais un rêve : tout en accordant une plus grande place à leurs langues nationales qui ont été trop souvent négligées, les Etats africains devraient promouvoir résolument une politique de bilinguisme anglais/français devenue une nécessité absolue pour leur intégration politique et économique tant au niveau sous-régional que continental.

Le français, langue diplomatique : de la suprématie à la marginalisation

Du Moyen-Age à la fin du XVIIème siècle, le latin était LA langue des traités entre nations et celle des diplomates. La langue française, devenue en 1534 la langue de l’administration et de la justice en France par une ordonnance édictée par le roi François Ier (Ordonnance de Villers-Cotterêts) s’imposera progressivement comme langue de culture, des arts, des sciences et de la diplomatie dans toute l’Europe, son apogée étant favorisée notamment par la création en 1635 de l’Académie française par le Cardinal de Richelieu et le long règne (1643-1715) du roi Louis XIV. De ce fait, le français deviendra à son tour la langue de la diplomatie en lieu et place du latin et cette suprématie perdurera jusqu’au début du XXe siècle.

On retiendra que c’est en français que furent menées les tractations du Congrès de Berlin de 1884 qui réunirent autour du chancelier Bismarck les représentants des douze puissances européennes de l’époque, de l’Empire Ottoman et des Etats-Unis d’Amérique, tractations qui aboutirent à la signature le 26 février 1885 de l’Acte général de la Conférence de Berlin qui entérina le partage de l’Afrique entre puissances coloniales. De nos jours, un des vestiges de cette suprématie se retrouve dans la Constitution de l’Union postale universelle (UPU) créée en 1876 et dont l’article 6, demeuré inchangé, stipule que « la langue officielle de l’Union est la langue française », bien que le régime linguistique de cette Organisation ait connu des réajustements au terme desquels d’autres langues ont été admises comme langues pour la documentation, à savoir l’anglais, l’arabe et l’espagnol en 1974, puis l’allemand, le chinois, le portugais et le russe en 1979.

Selon plusieurs sources, l’apparition de l’anglais comme langue officielle à côté du français remonterait au Traité de Versailles signé le 28 juin 1919 entre les Alliés et l’Allemagne à l’issue de la Première guerre mondiale, un traité de paix qui a établi par ailleurs la Société des Nations (SDN), précurseur de l’ONU. Un livre de M. Hervé Bourges publié en 2014 contient une contribution de Madame Hélène Carrère d’Encausse, Secrétaire perpétuel de l’Académie française, qui souligne notamment à propos de la langue française : “Au siècle passé encore, notre langue était reconnue par la Cour de La Haye comme “langue universelle du droit et de la diplomatie”.

En est-il meilleure illustration que le traité de Portsmouth qui mit fin en 1905 à la guerre russo-japonaise ? Ce traité où pourtant la France n’était pas partie, qui concernait des pays éloignés d’elle fut rédigé en français et seulement en français”. En faisant du « fact checking », il ressort que cette affirmation est erronée. En effet le traité signé le 5 septembre 1905 à Portsmouth (Etats-Unis d’Amérique) et qui mis fin à la guerre russo-japonaise de 1904-1905, dispose en son article 15 que cet accord a été rédigé en anglais et en français, les deux textes faisant également foi. Toutefois, le même article précise qu’en cas de contestation, seul le texte français prévaudra, preuve malgré tout de la prééminence accordée à l’époque à cette langue. Cette première brèche dans la suprématie du français va s’accentuer avec les différentes organisations internationales qui verront le jour après la Seconde guerre mondiale et qui prévoient toutes d’autres langues officielles et/ou de travail en plus du français et de l’anglais.

Le cas de l’ONU est assez emblématique de cette évolution. Six langues (anglais, arabe, chinois, espagnol, français et russe) sont à la fois langues officielles et langues de travail de l’Assemblée générale et du Conseil de sécurité. Au Conseil économique et social, les même six langues sont langues officielles tandis que seuls l’anglais, l’espagnol et le français sont les langues de travail. Quant au Secrétariat, l’anglais et le français ont été retenus comme langues de travail. Deux principes cardinaux sont supposés s’appliquer à l’utilisation de ces langues : la parité entre elles et la distribution simultanée des documents dans les langues requises. Bien que ces principes soient régulièrement rappelés dans différentes résolutions de l’Assemblée générale des Nations Unies, dans la réalité on est souvent loin de la coupe aux lèvres, et cela pour plusieurs raisons analysées dans trois rapports du Corps commun d’inspection dont un que j’ai eu le privilège de co-rédiger en 2002 avec mon collègue russe M. Eduard Kudryavtsev.

Trois de ces raisons méritent d’être soulignées. La première découle du fait que le combat pour la parité linguistique se mène sous la forme de trois batailles : celle de l’original, celle de l’interprétation et celle de la traduction. L’original, c’est la langue originelle dans laquelle un document est rédigé et publié. Cette bataille-là est irrémédiablement perdue pour la langue française. En effet à peine 10 % des documents provenant du Secrétariat sont rédigés en français. La seconde bataille est celle de l’interprétation. Outre les réunions formelles qui bénéficient de services d’interprétation dans les six langues officielles, de très nombreuses réunions dites informelles se tiennent uniquement en anglais et sont devenues inévitables car c’est là qu’ont lieu les vraies tractations ou négociations aboutissant à l’élaboration de projets de résolution soumis ensuite en séances formelles pour adoption.

La troisième bataille est celle de la traduction. A cet égard, le principe de la distribution simultanée exige qu’aucun document ne soit diffusé en format papier ou électronique tant que les autres versions linguistiques ne sont pas en mesure de l’être. Ces principes sont loin d’être respectés. Au final, quand on ne maîtrise que le français, on s’expose à une triple marginalisation : l’information disponible étant temporairement voire exclusivement en anglais, elle est inexploitable ; on est exclu des négociations tenues dans les réunions informelles et, last but not least, on est forcément réduit à entériner ce que d’autres ont concocté sans votre contribution. Cette marginalisation affecte tous les représentants qui ne manient pas suffisamment bien l’anglais et plus particulièrement ceux de pays d’Afrique francophone et explique en partie pourquoi leur taux d’absentéisme aux réunions est plus important.

Le fait d’occulter volontairement le problème de ressources est une seconde raison qui constitue une tare dans la pratique linguistique des organisations du système des Nations Unies. Dans un de ses rapports sur le multilinguisme, le Secrétaire général Koffi Annan estimait à juste titre que lorsque l’Assemblée générale vote un budget permettant de produire un document en deux langues, il est difficile voire impossible de le faire dans quatre langues additionnelles. Depuis l’adoption à sa cinquantième session de la première résolution sur le multilinguisme (résolution A/RES/50/11 du 15 novembre 1995), l’Assemblée générale de l’ONU examine tous les deux ans cette question qui est à l’ordre du jour de la 73ème session présentement en cours à New York.

Alors qu’il est indéniable qu’un respect scrupuleux des règles en matière de multilinguisme a nécessairement des incidences financières, les Etats membres, pays francophones inclus, ont adopté par consensus des résolutions pour lesquelles ils ont accepté qu’elles n’auraient pas d’incidences financières, une des conditions mises par certains Etats dont les Etats-Unis d’Amérique, pour ne pas s’y opposer.

Pour comprendre cette incongruité, il faut se référer au barème des quote-parts fixant le taux de contribution des Etats membres au budget de l’ONU. Ce document fort intéressant fait ressortir notamment que les 51 Etats membres de droit de l’OIF et qui sont également membres de l’ONU contribuent pour un total de 10,617% du budget, dont par ordre décroissant 4, 859% pour la France, 2,921 % pour le Canada, 1,140 % pour la Suisse et 0,885 % pour la Belgique pour ne citer que les plus gros contributeurs, soit moins de la moitié de la contribution maximale de 22% fixée pour les Etats-Unis.

Selon un dicton anglais, « He who pays the piper calls the tune ». Littéralement, « Qui paye le joueur de cornemuse donne le ton ». Autrement dit en français facile, c’est celui qui paie qui dicte la conduite à tenir. Difficile dans ces conditions de convaincre les pays qui utilisent l’anglais à peu de frais (l’original des documents étant souvent l’anglais) qu’ils doivent payer davantage pour assurer une plus grande parité avec le français et les autres langues officielles.

La troisième raison est liée à la composition du Secrétariat et aux pratiques en matière de recrutement. Comme mentionné plus haut, l’anglais et le français sont les deux langues de travail du Secrétariat...en principe au même titre. Une circulaire ST/SGB/201 du Secrétaire général datée du 8 juillet 1983 rappelle que « chaque fonctionnaire doit être libre d’utiliser l’anglais ou le français, à son gré, dans ses communications écrites » et que « personne ne doit faire obstacle à cette politique ».

Deux ans plus tard, constatant que cette circulaire n’était pas pleinement appliquée, il a publié une seconde circulaire (ST/SGB/212 du 24 septembre 1985) dans laquelle il encourage « tous les fonctionnaires du Secrétariat dont la langue principale est le français ou qui préfèrent travailler dans cette langue, à utiliser le français dans toutes les communications officielles ».

Peine perdue...sans surprise, car, comme le souligne le rapport de 2002 du Corps commun d’inspection, dans un environnement supposément multilingue, on ne voit pas comment un fonctionnaire subalterne peut se prévaloir de son droit à utiliser le français quand son supérieur hiérarchique et/ou les autres membres de son équipe ne maîtrisent que l’anglais et, à qelques exceptions près, n’ont pas d’obligation contractuelle de maîtriser la seconde langue de travail.

Les principaux Etats anglophones ne ratent du reste aucune occasion pour rappeler les dispositions de l’article 101 alinéa 3 de la Charte des Nations Unies qui stipule que « La considération dominante dans le recrutement et la fixation des conditions d’emploi du personnel doit être la nécessité d’assurer à l’Organisation les services de personnes possédant les plus hautes qualités de travail, de compétence et d’intégrité. Sera dûment prise en considération l’importance d’un recrutement effectué sur une base géographique aussi large que possible ». Rien n’y est dit à propos des exigences linguistiques.

La France, meilleur promoteur de l’anglais dans l’espace francophone
Dans sa contribution au livre susmentionné de M. Hervé Bourges, l’académicienne Hélène Carrère d’Encausse rapporte que son collègue Michel Serres, par ailleurs professeur à l’Université Stanford aux Etats Unis, « a dit son indignation en découvrant sur les murs, les vitrines, dans le métro un nombre de placards, enseignes et panneaux en anglais, fort supérieur à celui des affiches qui sous l’Occupation étaient rédigées en langue allemande !” (page 256).

Le jugement et la comparaison sont quelque peu sévères mais reflètent bien une propension en France à considérer que c’est « fashionable » de mettre de l’anglais partout. « France is in the air », affirme une publicité d’Air France. « Act for food » est la nouvelle campagne des magasins Carrefour pour encourager les clients à consommer français et bio. Pour faire un pendant au Black Friday, cette journée de ventes promotionnelles instaurée aux Etats-Unis dans les années 70, différentes enseignes commerciales ont lancé en France en avril-mai 2018 les « French days ». A la gare TGV d’Avignon, si on ne maîtrise pas l’anglais, on aurait du mal à comprendre que le panneau « 2theloo » indique les toilettes (comprendre « to the loo », « loo » signifiant « toilettes » ou « petit coin »).

Alors qu’il était ministre de l’Education nationale sous la présidence de Nicolas Sarkozy, M. Luc Chatel ambitionnait d’introduire l’apprentissage de l’anglais dès la maternelle. Selon le site de Campus France [http://taughtie.campusfrance.org/tiesearch/#/catalog] plus de 400 formations universitaires diplomantes sont offertes exclusivement en anglais dans diverses institutions françaises. En mai 2013, l’Assemblée nationale a adopté après un débat passionné le projet de loi Fioraso (du nom de la ministre de l’Enseignement Supérieur de l’époque) ouvrant la possibilité aux universités de dispenser davantage de cours en anglais. Des institutions prestigieuses du monde universitaire ont des appellations en anglais, tels le PSE (Paris School of Economics) ou sa concurrente le TSE (Toulouse School of Economics) dont le Président, le Professeur Jean Tirole, a reçu le prix Nobel d’économie en 2014.

Les acteurs du monde politique ne sont pas en reste. Alors Premier Secrétaire du Parti socialiste, Mme Martine Aubry prônait en 2010 une « société du care » qui a suscité des critiques à droite comme à gauche. M. Arnaud Montebourg, ministre du redressement productif sous la présidence François Hollande, et promoteur zélé du « made in France », et Mme Michèle Delaunay, ministre déléguée chargée des personnes âgées et de l’autonomie ont lancé en avril 2013 une « filière de la Silver Economy », avec pour ambition de créer en France une « Silver Valley », en référence à la célèbre Silicon Valley en Californie. Pour le coup, je n’ai pas résisté à la tentation d’envoyer au Service du dictionnaire de l’Académie française (dictionnaire@academie-francaise.fr) un courriel paraphrasant Nicolas Boileau et ainsi libellé : « Comment dire en (bon) français "Silver economy" et "Silver Valley" ?

Est-ce à dire que pour le Gouvernement français, ce qui se conçoit bien s’énonce certes clairement mais que les mots pour le dire arrivent plus aisément...en anglais ? » La réponse quelques jours plus tard est très instructive. « Vous avez raison dans le sens où la mode, en France, est aux anglicismes dans certains milieux…Pour l’heure, la Commission de terminologie et de néologie réfléchit à un équivalent : doit-on parler de "marché des séniors", d’"économie des personnes âgées" ? La définition proposée est : "ensemble des activités économiques qui développent des biens et des services destinés aux personnes âgées". De toute évidence, s’il faut quinze mots pour définir une expression anglaise de deux mots, « silver economy » est bien parti...pour rester.

Cet engouement pour la langue de Shakespeare est promis à un bel avenir avec l’arrivée au pouvoir du Président Emmanuel Macron qui rêve de faire de la France une « start-up nation » et n’hésite pas à parler de « french tech », de « job mentoring » ou de « la culture du invented here », autant d’anglicismes ou de franglais (certains diront de globish) repris avec humour dans une des séquences de « l’oeil du 20h » de la chaîne publique France 2 accessible sur Youtube. Recevant le 5 mars 2018 au Palais de l’Élysée M. Philippe Couillard, à l’époque Premier ministre du Québec, et en réponse à un journaliste qui voulait savoir si la France faisait suffisamment pour défendre le statut de la langue française dans le monde, le Président Macron a répondu que, dans le cadre du plurilinguisme, défendre le français ne signifie pas qu’il faille refuser de parler d’autres langues. Il a affirmé ne pas faire partie des « défenseurs grincheux » de la langue française, ajoutant « Je n’hésite jamais à m’exprimer à la fois en français, ou dans la langue du pays hôte, ou également en anglais lorsque ce sont sur des scènes internationales ou devant des milieux d’affaires, parce que je pense que cela renforce la francophonie ».

Une force noire linguistique pour défendre le français ?

La tendance à l’anglomanie observée ci-dessus ne fait pas l’unanimité et est décriée en France et encore plus au Québec. Lors de la cérémonie de réception de son prix Nobel d’économie, le Professeur Jean Tirole a « osé » faire son discours en anglais et s’est fait traité de « traître à la langue française » sur le site www.francophonie-avenir.com. « Impératif français », une ONG québécoise, a décerné au Président Macron son prix citron 2017, attribué chaque année aux personnalités canadiennes ou étrangères considérées comme ayant travaillé contre la langue française. Si, pour assurer la défense et l’illustration de la langue française, tout bon francophone se doit d’éviter de parler d’autres langues et en particulier l’anglais, c’est là un grand débat qui concerne l’Afrique francophone au plus haut point.

Lors d’un colloque organisé le 24 juin 2010 à l’Assemblée nationale française sur le thème « La Francophonie en Afrique : quel avenir ? », S.E M. Abdou Diouf, alors Secrétaire général de l’OIF a déclaré que, « s’il est une certitude, c’est que l’Afrique incarne, pour la Francophonie, tout à la fois son passé, son présent et son avenir. La Francophonie est née en Afrique, et l’Afrique constitue, depuis lors, pour une grande part, la raison d’être et d’agir de la Francophonie. En d’autres termes, une Francophonie sans l’Afrique, serait une Francophonie sans avenir ». Selon plusieurs sources, 85% des 750 millions de francophones prévus dans le monde en 2050 seront en Afrique. Les dirigeants du continent noir auront la lourde responsabilité de veiller à ce que, face au français, leurs langues nationales ne soient pas condamnées à disparaître, comme le prédisait au 19ème siècle Onésime Reclus, l’inventeur du mot francophonie.

Par ailleurs, si le rapport entre l’anglais et le français doit être perçu comme une bataille, voire une guerre, rien ne peut justifier l’attente, dans certains milieux, de voir l’Afrique être en première ligne comme pourvoyeuse d’une sorte de force noire linguistique chargée d’assurer la défense de la langue de Molière et ce en dépit du fait que, comme détaillé plus haut, la mère patrie de cette langue peine à résister au charme de la langue en usage dans la perfide Albion.

A cet égard, ce que l’on pourrait appeler « l’affaire Bongo » est une parfaite illustration de cette attente. A la veille du Sommet de l’OIF à Kinshasa en 2012, le Président gabonais Ali Bongo a décidé de rendre une visite à son homologue le Président Paul Kagamé pour « regarder de plus près » l’expérience du Rwanda en matière de bilinguisme anglais/français. Grand émoi dans une partie de la francosphère hexagonale, relayé par RFI, « la radio mondiale ». « A dix jours de l’ouverture du sommet de la Francophonie, à Kinshasa, le président gabonais Ali Bongo a jeté le trouble en exprimant le souhait que son pays se mette à l’anglais », rapporte Mme Claire Arsenault.

Son collègue Juan Gomez en a fait l’un des thèmes de son émission « Appels sur l’actualité » du 3 octobre 2012. Le même jour puis le lendemain, le sujet a été abordé avec les « invités Afrique » qui furent respectivement M. Henri Lopez, écrivain et Ambassadeur du Congo à Paris, et M. Clément Duhaime, N° 2 de l’OIF. En réaction, le 11 octobre 2012 un porte-parole de la Présidence gabonaise a tenu à marquer sa « surprise d’apprendre par des médias surtout français que le Gabon allait adopter l’anglais comme deuxième langue et sortir progressivement de la Francophonie », soulignant au passage que « La France a pris de l’avance sur l’enseignement de l’anglais » et que de ce fait « il est normal que le Gabon lui emboîte le pas. »

I have a dream / J’ai un rêve

Pour ma part, j’avoue partager en partie la vision du plurilinguisme du Président Macron et notamment sa relation face à l’usage de l’anglais. Il a raison de dire qu’il faut « montrer que le français n’est pas une langue enclavée, mais qui s’inscrit dans le plurilinguisme ». De même, je souscris au point de vue de M. Bernard Kouchner qui, Ministre des affaires étrangères dans le gouvernement de M. Raffarin (durant la présidence de M. Sarkozy), a signé une chronique dans le journal Le Monde du 20 octobre 2010 intitulée « Pour une francophonie ouverte », en marge du Sommet de l’OIF tenu à Montreux en Suisse. Il y affirme notamment que « la francophonie ne doit pas être opposée à l’anglophonie ». Selon lui, « Il est important que l’Afrique francophone parle aussi anglais, et réciproquement ».

C’est exactement ce dont je rêve. Un rêve suscité en partie par la politique linguistique du Nigéria, ce géant de l’Afrique, qui n’est pas membre de la Francophonie mais qui a créé à Badagry (une quarantaine de km de Lagos) un « French Village » qui permet une immersion totale en français, Ce « village français » est naturellement soutenu par la France. Respectivement membre associé et membre fondateur de l’OIF, le Ghana et le Burkina Faso pourraient, mano en la mano, s’inspirer de cette expérience innovante pour créer deux villes jumelles appelées Yennengaville et Gambaga City de part et d’autre de leur frontière commune.

A Yennengaville, c’est l’immersion totale en français, avec l’aide d’enseignants formés au Burkina Faso. Nul doute qu’un tel projet ait vocation à bénéficier d’un soutien de la France et, pourquoi pas, du Canada (membre comme le Ghana de l’OIF et du Commonwealth) ainsi que de l’OIF. En contre-partie, à Gambaga City, « Village anglais » en terre burkinabè, tout, tout, tout serait en anglais, offrant ainsi à nos élèves, étudiants, fonctionnaires, diplomates, parlementaires etc, une opportunité d’être en immersion totale dans la langue de Shakespeare sans quitter le sol national.

Et, tant qu’à y être, pourquoi ne pas rêver de voir installer à Gambaga City la première université anglophone de l’Afrique de l’Ouest francophone, en partenariat avec la célèbre McGill University de Montréal ? A ceux qui diront « faut pas rêver », je répondrai que, dans ses rêves les plus fous, Martin Luther King, auteur de « I have a dream » ( la fabuleuse anaphore contenue dans son discours prononcé le 28 août 1963 à l’occasion du centenaire de l’abolition de l’esclavage au pays de l’oncle Sam), était sans doute loin d’imaginer qu’un jour, un certain Barack Obama serait Président des Etats-Unis d’Amérique.

God save the Queen / Que Dieu protège la Reine

“Fluctuat nec mergitur” [« Il est battu par les flots, mais ne sombre pas »]. C’est la devise officielle en latin de la ville de Paris depuis 1853. Paris, siège de l’Académie française et de l’OIF, mais Paris qui a choisi « Made for sharing » comme slogan de sa candidature pour les J.O de 2024, en dépit de la loi Toubon de 1994 qui impose l’usage du français dans certains domaines et bien que, selon la Charte olympique (article 23), le français et l’anglais soient les deux langues officielles du CIO. « Made for sharing », une audace vertement critiquée par l’Académie française et qui a provoqué l’ire de Bernard Pivot, écrivain, journaliste et Président de l’Académie Goncourt, qui estime que c’est « une faute, une ânerie, une erreur ».

Au Royaume-Uni, l’hymne national de facto est « God Save the Queen » traduit au Canada (dont la Reine Elisabeth II est le Chef d’Etat, représentée par la Gouverneure générale) par « Que Dieu Protège la Reine ». Les armes royales comportent deux inscriptions en français : « Dieu et mon droit », la devise de la monarchie britannique depuis le règne d’Henri V (1413-1422) et « Honi soit qui mal y pense » qui est la devise du Très noble ordre de la Jarretière (Most Noble Order of the Garter), le plus élevé et le plus ancien (fondé en 1348) des ordres de chevalerie de la Couronne.

« Honi » avec un seul n comme c’était orthographié en français jusqu’au milieu du XVIème siècle. La langue française telle que nous la connaissons est peut être menacée, aussi bien par l’anglais que par la montée en puissance des langues africaines (il paraît que le français recule au Sénégal à cause du wolof) mais, « Fluctuat nec mergitur », rien ne permet de penser que le navire risque de sombrer sous les flots conjugués de mots étrangers. Dans un ouvrage paru aux éditions Walworth Publishing de New York, M. Anthony Lacoudre recense plus de 25 000 mots français qui, sur une période de 900 ans ont traversé La Manche pour « envahir » (ou enrichir ?) la langue anglaise. Mais peut-être faut-il aussi savoir dire « God save the Queen » pour éviter à la langue de Molière de subir le sort du latin et devenir une langue morte. Alors, Francophones d’Afrique, vous dont, paraît-il, dépend le sort du français, « Speak English as well »` ! Et Honni soit qui mal y pense.

L.D. Ouédraogo
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Pour en savoir plus.
1. Hervé Bourges. « Pardon my French. La langue française, un enjeu du XXIème siècle” / Editions Khartala 2014

2. Acte général de la Conférence de Berlin de 1885 [http://mjp.univ-perp.fr/traites/1885berlin.htm ]

3. « Macron : la french langue sera defended and respected » . France Télévision. https://www.youtube.com/watch?v=7qVsMZmuz0k&t=1s

4. « Jean Tirole, prix Nobel français d’économie, un traître à la langue française ! ». Association Francophonie Avenir. https://www.francophonie-avenir.com/fr/Info-breves/2-Jean-Tirole-prix-Nobel-francais-d-economie-un-traitre-a-la-langue-francaise.

5. « Le Gabon veut se mettre à l’anglais ». Par Claire Arsenault. RFI Afrique.
http://www.rfi.fr/afrique/20121002-gabon-veut-mettre-anglais-ali-bongo-ondimba-commonwealth-francophonie-rwanda-rdc

6. « Pour une francophonie ouverte". Par Bernard Kouchner https://www.lemonde.fr/idees/article/2010/10/20/pour-une-francophonie-ouverte_1428526_3232.html

7. « Learning French language by immersion @ The Nigeria French Language Village ». https://frenchvillagenigeria.com/resources/NFLV%20Student%20Brochure-Edited%20For%20Web.pdf

8. « Bernard Pivot tacle le slogan de Paris 2024 »
https://www.liberation.fr/direct/element/bernard-pivot-tacle-le-slogan-de-paris-2024_58227/

9. L’incroyable histoire des mots français en anglais. Ou comment les anglais parlent français sans le savoir » par Anthony Lacoudre. Walworth Publishing, Scarsdale, New York https://www.motsfrancaisenanglais.com/pages/le-livre

Messages

  • Merci pour votre article sur le bilinguisme ou le purilinguisme. Moi, j’ai une grande admiration pour le Canada en la matière. J’ai souvent vu et entendu des gens Francophone qui s’expriment en Anglais ou vice versa. Mais en general on sent toujours la debrouillardise dans la 2nd langue. Quelle n’a pas été ma tres grande surprise quand un jour j’entendais comme en rêve, tant je mon conscient a pris du temps avant de s’en rendre compte, un enfant de près 16ans, avec sa maman, qui s’exprimait d’une manière parfaite tantot en Francais, tantot en Anglais. Au debut, je pensais avoir affaire à des individus differents. Je me retournai et les regardai courageusement en face pour me rendre compte qu’il s’agissait bel et bien des mêmes personnes. Quelle merveille, ce bilinguisme que j’appelle parfait : etre en mesure de s’exprimer avec le même niveau rhetorique dans l’une ou l’autre des langues. Vive le bilinguisme Francais/Anglais !
    "Dieu est et restera Brukinabè", n’en deplaise !

  • Voici un aliéné impitoyable. Toi, L D Ouédraogo, au lieu de faire des recherches sur comment promouvoir nos langues nationales et les stratégies pour qu’elles deviennent des langues officielles, c’est le déclin du français qui te préoccupe. Le noir a vraiment des problèmes notoires et systématiques. La langue française n’a qu’à mourir demain ; on s’en gnagne là ! Au lendemain des indépendances Kwame Nkrumah avait proposé que les pays africains développent leurs propres langues et en fassent au fur et à mesure des langues officielles. Les réactionnaires de cette époques ont dit "oh ça va prendre du temps" "on n’aura même pas eu le temps de les appliquer avant la fin du monde car Jesus revient bientôt". Maladresse incontenable !!! Réalisez juste un instant : Si on avait effectivement commencé à travailler sur nos langues depuis ce temps là, où est-ce qu’on en serait aujourd’hui... L’africain dans son aliénation spirituelle est devenu un être dépourvu de raison (Jesus revient bientôt !? Est-ce que c’est notre maman ?). On s’est laisser berner par ces paroles qui nous ont rendus inactifs. La conséquence c’est que l’africain depuis ce lavage de cerveau, dans tout ce qu’il fait, ne pense pas aux générations futures. Il ne veut poser d’actions dont il ne profitera pas de son vivant. C’est grave.

    • Auteur de l’article objet de votre commentaire, je me suis demandé s’il était utile de répondre à quelqu’un qui, sans me connaître, me traite "d’aliéné impitoyable". De toute évidence, soit vous n’avez pas lu l’intégralité de l’article, soit vous n’avez pas compris son sens mais je préfère vous accorder le bénéfice du doute en pensant que vous avez été abusé par le "chapeau" (résumé) fait par Lefaso.net qui peut effectivement laisser l’impression (fausse) que c’est l’avenir du français qui me préoccupe. Le titre de mon article est pourtant clair : je demande aux francophones d’Afrique de parler également anglais et, pour ce qui concerne mon pays, le rêve d’un Gambaga City vise à permettre à nos compatriotes de pouvoir apprendre et maîtriser cette langue en étant en immersion totale sans quitter leur pays, un "luxe" que ne peuvent se permettre que ceux qui ont les moyens d’envoyer leur progéniture dans des pays anglophones.
      Pour ce qui est de la place à accorder à nos langues nationales, dans le présent article je dis bien que nos dirigeants ont la lourde responsabilité de veiller à ce qu’elles ne soient pas condamnées à mourir, comme le prédisait au 19ème siècle un certain Onésime reclus, inventeur du mot "francophonie". Sur ce sujet, vous pourrez par ailleurs vous référer à mon article précédent publié par Lefaso.net il y a environ 2 ans et dans lequel je prône qu’une suite soit donnée au texte actuel de notre Constitution qui, tout en faisant du français notre seule langue officielle, prévoit la possibilité d’officialisation de nos langues nationales, un dispositif qui existait déjà dans la Constitution de notre IIIème République...et qui, à mon très grand regret, a été supprimé dans le nouveau projet de Constitution pour une Vème République. Dans ledit article, je rappelle qu’en latin, on dit que "lingua gentem facit" (la langue fait le peuple) et je suggérais notamment que, pour marquer le coup, le Président du Faso, s’il devait faire un discours à l’Assemblée générale de l’ONU, pourrait s’exprimer en partie dans une de nos langues nationales, et, pourquoi pas, en langue San.Cela disais-je aurait flatté l’égo de mes parents à plaisanterie qui s’imaginent que PNDES veut dire "Programme national de développement économique des Samo". C’et peut être le signe de mon impitoyable aliénation. Avec tous mes respects.

  • Mon frère Buri il faut rentrer dans le train en marche pour créer pour toi de peur de rester à la traine

  • Moi, ce qui me choque aujourd’hui, c’est les offres d’emploi complètements en anglais dans les journaux burkinabè et au Burkina Faso. Est-ce légal ??

  • Voici un aliéné impitoyable. Toi, L D Ouédraogo, au lieu de faire des recherches sur comment promouvoir nos langues nationales et les stratégies pour qu’elles deviennent des langues officielles, c’est le déclin du français qui te préoccupe. Le noir a vraiment des problèmes notoires et systématiques. La langue française n’a qu’à mourir demain ; on s’en gnagne là ! Au lendemain des indépendances Kwame Nkrumah avait proposé que les pays africains développent leurs propres langues et en fassent au fur et à mesure des langues officielles. Les réactionnaires de cette époques ont dit "oh ça va prendre du temps" "on n’aura même pas eu le temps de les appliquer avant la fin du monde car Jesus revient bientôt". Maladresse incontenable !!! Réalisez juste un instant : Si on avait effectivement commencé à travailler sur nos langues depuis ce temps là, où est-ce qu’on en serait aujourd’hui... L’africain dans son aliénation spirituelle est devenu un être dépourvu de raison (Jesus revient bientôt !? Est-ce que c’est notre maman ?). On s’est laisser berner par ces paroles qui nous ont rendus inactifs. La conséquence c’est que l’africain depuis ce lavage de cerveau, dans tout ce qu’il fait, ne pense pas aux générations futures. Il ne veut poser d’actions dont il ne profitera pas de son vivant. C’est grave.

  • C’est toi Buri qui est borné. Fallait écrire ta réaction dans la langue de tes parents. L’usage des langues officielles n’est pas un interdit à celui des langues locales. Ce qui est sûr, tu ne peux plus nettoyer le colonialisme et retrouver tes vraies racines. Les dés sont pipés. Il faut t’y faire. Au Canada, il y a l’usage des langues officielles mais les langues locales des autochtones sont aussi parlées et enseignées à leur gré. L’auteur dit une vérité. Le français recule. Et notre continent est vulnérable. Et le mieux c’est de préparer notre adaptation en réservant l’anglais. C’est une méthode de lutte durable. If you cannot adapt to an environment, you adapt this environment. Vive le bilinguisme, bienvenue l’anglais. Que le Ghana nous sauve à temps.

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