Jean-Claude Brou Président de la Commission de la Cédéao : Un « ouattariste » historique !

Par Jean-Pierre Béjot, fondateur de La Dépêche Diplomatique • mardi 19 décembre 2017 à 15h13min

Le 52è sommet de la Cédéao, qui s’est tenu à Abuja, capitale du Nigeria le 16 décembre 2017, a attribué la présidence de sa Commission à la République de Côte d’Ivoire. C’est la candidature de Jean-Claude Brou qui a été présentée par le président Alassane D. Ouattara. Brou va donc assurer un mandat de quatre ans qui débutera le 1er mars 2018. L’actuel président de la République de Côte d’Ivoire, quelle que soit l’issue de la présidentielle 2020, est ainsi assuré d’avoir un homme lige à la tête de l’organisation ouest-africaine, Brou figurant parmi les « ouattaristes » historiques.

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Jean-Claude Brou Président de la Commission de la Cédéao : Un « ouattariste » historique !

Brou est un économiste qui, à près de 65 ans, n’est pas nouveau venu sur la scène politique ivoirienne. Mais pour en avoir le (bon) souvenir, il faut changer de siècle. Il a connu les feux de la rampe (technocratique plus que politique) en un temps où la privatisation des entreprises a été un sujet d’affrontement entre Ouattara, Premier ministre de Félix Houphouët-Boigny, et… Henri Konan Bédié, président de l’Assemblée nationale. Cependant, ce technocrate survivra à la « guerre de succession » étant, quel que soit le régime, l’homme qu’il faut à la place qu’il faut avec le carnet d’adresses et les réseaux qui vont avec.

Titulaire d’une maîtrise ès sciences économiques de l’Université nationale de Côte d’Ivoire (1976), Brou poursuivra ses études supérieures aux Etats-Unis au sein de l’université de Cincinnati (Etat de l’Ohio) : master en économie (1978) ; MBA en finances (1980) ; doctorat en économie (1982). C’est encore à Cincinnati que Brou débutera professionnellement, comme assistant à la faculté des sciences économiques (1980-1982), avant de rejoindre le FMI (1982-1991) : économiste principal puis représentant résident au Sénégal. Quand Ouattara sera nommé premier ministre et qu’il se lancera dans sa politique de privatisation, il confiera à Brou la présidence du Comité national de privatisation de Côte d’Ivoire. Nous sommes en février 1991. Brou n’est pas un inconnu, loin de là, pour Ouattara qui a été le patron Afrique du FMI.

Les privatisations sont alors « tendance » depuis plus d’une décennie. « Moins d’Etat, mieux d’Etat », disait-on à la suite de Ronald Reagan et de Margaret Thatcher. Houphouët-Boigny, quant à lui, d’emblée, n’avait pas été partisan d’un secteur public hégémonique ; il avait prôné « l’ivoirisation » et, dans cette perspective, avait mis en place la Bourse des valeurs d’Abidjan (BVA) pour financer le secteur privé. Sauf qu’on ne transforme pas par décret un ministre ou un haut fonctionnaire, même fortunés, en entrepreneurs. Le « Vieux » a donc « dénationalisé » l’économie en catimini : il choisissait seul le repreneur, parmi ses amis politiques, dans une perspective de « recomposition politique ». L’économiste béninois Ibrahim Chitou, auteur d’une thèse sur le sujet dans les années 1980, écrira que ces privatisations permettaient de « recaser dans le privé une bourgeoisie bureaucratique qui n’avait pas d’utilité à la tête de l’Etat et d’encourager cette dernière à rapatrier les capitaux dont elle disposait à l’extérieur du pays ». Cette « dénationalisation » ne concernait d’ailleurs que de petites entreprises (capital inférieur à 1 milliard de francs CFA).

Quand Ouattara sera nommé aux affaires, la privatisation va s’institutionnaliser et être menée dans les règles de l’art (définies par le décret du 28 décembre 1990). A l’exception d’un poids lourds monopolistique : Energie électrique de Côte d’Ivoire (EECI) qui va être scindée et cédée au groupe Bouygues (attributaire, par le passé, de grands chantiers publics – bâtiments scolaires et universitaires – à Yamoussoukro) dans le cadre d’une négociation directe menée entre le « Vieux » et Martin Bouygues (le groupe Bouygues contrôlait déjà, via la Saur, société familiale des Bouygues, la Sodeci chargée de la distribution de l’eau et dirigée, longtemps, par Marcel Zadi Kessy, figure emblématique de l’univers affairo-politique ivoirien).

En 1991, quand il aura rejoint Ouattara, Brou sera nommé conseiller économique du Premier ministre et présidera le Comité de privatisation : treize membres de l’administration et du secteur privé, assisté d’une cellule technique de cinq experts (dirigée par Soungalo Traoré qui, alors, fera l’objet d’une campagne de presse menée par des journalistes proches de Laurent Gbagbo, le dénonçant comme étant « de père et de mère burkinabè »). 80 sociétés devaient être privatisées. Dans un contexte politique et social délicat, une conjoncture économique sinistrée et la perspective d’une élection-succession. On évoquera des conflits d’intérêt, le bradage du patrimoine industriel national, la soumission aux intérêts financiers étrangers, l’absence de transparence, la cession d’entreprises stratégiques, etc.

La Lettre de la Primature devra consacrer son n° 4 (avril 1992) à expliquer le « pourquoi » de cette politique de privatisation. Le lundi 18 janvier 1993, Ouattara (entouré de six ministres et des membres du Comité de privatisation) présentera son programme aux députés qui le jugeaient anticonstitutionnel. Dans une ambiance d’autant plus électrique que des coupures… d’électricité plongeaient l’Assemblée nationale dans le noir. Bédié, président de l’Assemblée nationale, convoquera une session extraordinaire pour traiter de cette « privatisation ». Daniel Kablan Duncan, bras droit de Ouattara et en charge de l’économie, et Jacqueline Lohoues Oblé (ministre de la Justice, Garde des sceaux) devront monter aux créneaux, face aux députés très remontés contre eux, pour défendre la politique gouvernementale.

Les débats prendront fin le mardi 9 mars 1993. Le 15 mars 1993, Le Nouvel Horizon (proche du FPI de Laurent Gbagbo) publiera un « Spécial débat sur les privatisations » au titre radical : « Privatisations. Alassane Ouattara a échoué, il doit partir… ». C’est que, par ailleurs, les députés PDCI avaient demandé à Houphouët-Boigny, le 9 mars 1993, de « surseoir à l’exécution du programme de privatisation du gouvernement en attendant l’adoption d’une loi d’habilitation générale », projet restrictif définissant un secteur stratégique inaliénable (rappelons que les barons du PDCI occupaient des postes « juteux » dans le secteur public, postes appelés à disparaître après cession des entreprises aux privés). Ils demanderont aussi que la responsabilité de ces privatisations soit confiée au Parlement. Mais le « Vieux » va soutenir Ouattara : « J’ai un Premier ministre en qui j’ai confiance. Lui, c’est moi. Il n’est responsable que devant moi », rétorquera-t-il aux députés PDCI et au président Bédié.

La politique de privatisation se poursuivra comme Ouattara l’entendait ; mais lentement, le respect de la loi entraînant des délais incompressibles. Commentaire de l’AFP (18 avril 1993) : « Ce bras de fer à première vue inattendu entre un gouvernement et une Assemblée tous deux largement dominés par le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI) au pouvoir depuis l’indépendance du pays en 1960, avait pour origine une lutte entre MM. Bédié et Ouattara pour la succession présumée du président Houphouët-Boigny (87 ans) lors des élections prévues pour 1995 ».

Tout ce temps, Brou aura été le président du Comité national de privatisation de Côte d’Ivoire. Il le restera quand Bédié aura pris possession de la présidence de la République à la suite de la mort du « Vieux ».

Un an après la session extraordinaire de l’Assemblée nationale qui avait été convoquée par le président Bédié afin d’organiser la fronde parlementaire contre la politique de privatisation décidée par Ouattara, l’Assemblée reprendra, à compter du jeudi 19 mai 1994, l’examen de ce dossier. Sans susciter, cette fois, de contestation. Le 7 juin 1994, la loi sera votée. La question du « secteur stratégique », qui avait été une des pierres d’angle de l’affrontement entre les députés et le gouvernement, ne sera même pas évoquée dans cette loi. Mais il est vrai que le Premier ministre de Bédié, également en charge du portefeuille de l’Economie et des Finances, Kablan Duncan, était déjà à ce poste sous le précédent régime quand Houphouët-Boigny présidait et que Ouattara gouvernait. Tandis que Brou, qui présidait toujours le Comité national de privatisation, occupait auprès de Kablan Duncan la même fonction que celle qu’il occupait auprès de Ouattara : conseiller du Premier ministre chargé des affaires économiques et financières. Il deviendra directeur de cabinet du Premier ministre à compter de 1996 mais conservera ses fonctions au sein du Comité national de privatisation jusqu’en janvier 2000 !

Le mercredi 4 octobre 1995, dans le cadre du forum « Investir en Côte d’Ivoire », c’est Brou qui a présenté « le programme ivoirien de privatisation des entreprises » avec pour modérateur Léon Naka, président de la Bourse des valeurs d’Abidjan, et pour contributeur le Français Jean-Louis Vilgrain, président du Comité ACP/CEE du Conseil national du patronat français (CNPF devenu, depuis, Medef). Brou évoquera à cette occasion « la flexibilité dans la définition du mode de privatisation. En effet, expliquait-il alors, à travers une approche pragmatique, plusieurs modes de cession ont été retenus en fonction de la particularité de l’entreprise concernée. C’est une approche au cas par cas ».

En 1995, au lendemain d’une dévaluation du franc CFA (11 janvier 1994) faite sur mesure pour l’économie ivoirienne, l’enthousiasme était général d’autant plus que Paris et les institutions financières soutenaient massivement la « reconfiguration » de la Côte d’Ivoire. Mais cet enthousiasme sera vite douché par les dérives affairo-politiques du régime Bédié et, plus encore, les tensions politiques suscitées par le retour progressif, sur le devant de la scène politique, de Ouattara soutenu par le RDR issu des rangs du PDCI.

La chute brutale du régime Bédié le 24 décembre 1999 va, rapidement, obliger Brou à trouver des cieux plus cléments. Il va rejoindre la BCEAO où il sera alors, successivement, directeur des relations internationales, directeur des études, directeur du département des études économiques et de la monnaie. En janvier 2007, il sera nommé conseiller spécial du gouverneur et contrôleur général. Et quand la crise ivoirienne ayant atteint un sommet, il faudra choisir un nouveau gouverneur, son nom sera révoqué. Alors qu’il travaillait au sein de la banque centrale ouest-africaine, il n’oubliera pas qu’il a été un « praticien de la privatisation ». Et, en 2008, il publiera un ouvrage sur ce thème tout simplement titré : « Privatisation en Côte d’Ivoire. Défis et pratiques » (éd. L’Harmattan). Brou sera, par la suite, nommé représentant résident de la Banque mondiale pour le Tchad (2010-2013) et consultant auprès du gouvernement de la RDC.

Quand en 2012, Kablan Duncan va être nommé par Ouattara au poste de premier ministre en remplacement de Jeannot Ahoussou-Kouadio, il rappellera Brou auprès de lui au portefeuille de l’Industrie. Ce qui ne saurait étonner. Dans le livre qu’il a rédigé en 2008, Brou écrivait à ce sujet : « [Nous voulons] avoir un secteur productif, performant et rentable, qui soit à même d’affronter les batailles économiques futures tant sur le plan national qu’international. Et il faut, pour gagner ces batailles, des entreprises performantes. C’est à ce prix que nous assurerons aux jeunes Ivoiriens l’emploi futur qu’ils sont en droit d’attendre ».

En juillet 2013, Brou se verra également attribuer le portefeuille des Mines. Ce qui est, en quelque sorte, un constat d’échec de la politique ivoirienne d’industrialisation. On lui doit (en partie) le Code minier de 2014, suprême expression qu’il est plus facile de « vendre » de la matière première que de la matière grise industrielle à forte valeur ajoutée. Alors que l’industrialisation de la Côte d’Ivoire avait été la plus rapide des pays d’Afrique francophone au cours de la période 1960-1970 grâce à une politique libérale permettant un développement tous azimuts des investissements, les chocs énergétiques de la décennie 1970 vont pénaliser son développement : coûts de production élevés et faible productivité tandis que les opportunités économiquement viables d’industries de substitution aux importations étaient épuisées. Vingt-cinq année de crises politiques multiformes (y compris les coups d’Etat militaires et la « guerre civile ») et de laxisme économique fondé sur la corruption ont miné un secteur dont les potentialités demeurent cependant exceptionnelles qu’il s’agisse bien sûr des industries extractives et de l’agro-industrie mais aussi des industries culturelles, touristiques, technologiques, etc.

Patron pour quatre années de la Commission de la Cédéao, Brou va avoir la rude tâche de faire étudier (termes de références et implications) par un comité de chefs d’Etat et de gouvernement (Côte d’Ivoire, Ghana, Guinée, Nigeria, Togo) les demandes d’adhésion, notamment celle du Royaume du Maroc. Rabat devenant membre de la Cédéao, le centre de gravité diplomatique, politique et économique de l’institution se trouverait du même coup déplacé. Une chance pour la Cédéao ; un défi pour la Côte d’Ivoire.


Cernay (France),
18 décembre 2017

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