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Jusqu’où le « Pays des hommes intègres » va-t-il se désintégrer ? (8)

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Burkina Faso : chronique des années Compaoré • • dimanche 9 novembre 2014 à 18h07min
Jusqu’où le « Pays des hommes intègres » va-t-il se désintégrer ? (8)

Ce n’est vraiment pas de chance pour la Communauté économique de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao). Alors que sa mission est de promouvoir l’intégration économique, la voilà confinée depuis quelques années dans la résolution de crises politiques majeures. Le dossier de la « crise malienne » n’est pas encore bouclé (loin de là, même s’il donne le sentiment d’être enterré dans les sables du Nord-Mali), c’est la « crise burkinabè » qui occupe les chefs d’Etat de la région.

Coup de chance pour Blaise Compaoré : Alassane D. Ouattara n’est plus le président de la Cédéao depuis le 29 mars 2014. On imagine mal la famille Compaoré prendre ses quartiers d’exil à Yamoussoukro si ADO n’avait pas passé la main au président ghanéen John Dramani Mahama. Qui avait dit ce jour-là : « La paix constituera l’une de nos priorités ». Sans doute. Mais elle n’est pas encore à l’ordre du jour. Coup de chance pour le Burkina Faso, le président de la Commission de la Cédéao est Kadré Désiré Ouédraogo. C’est un homme politique burkinabè qui a une stature d’homme d’Etat et qui connaît parfaitement les acteurs de la crise qui bouleverse la vie politique et sociale de son pays. C’est lui qui, lors de la rencontre de Ouagadougou avec les trois chefs d’Etat de la Cédéao (Ghana, Nigeria, Sénégal) a convaincu l’opposition de revenir à la table des négociations. Des leaders politiques et des représentants de la société civile refusaient de faire table commune avec les leaders du CDP, « ceux-là qui ont tué nos militants dont les corps sont encore dans la morgue […] Ils ont fait tuer nos camarades et il faut qu’on fasse justice. Ils seront responsables de ce qui va leur arriver ».

La Cédéao avait pensé le 30 octobre 2014 que la décision du gouvernement de procéder au retrait du projet de loi portant révision de la Constitution était « de nature à préserver la stabilité et la paix dans le pays ». C’était déjà trop tard. Et depuis, elle s’efforce de ménager la chèvre et le chou, ce qui n’est pas le plus facile tant la chèvre est affamée. Dans leur communiqué du 5 novembre 2014, les rois mages de la Cédeao (Mahama, Jonathan, Sall) qui étaient en « visite de consultation » à Ouagadougou, font état de la « démission du président Blaise Compaoré et [de] la dissolution de son gouvernement » à la suite de « l’insurrection du 30 octobre 2014 », sans jamais évoquer la tentative de conquête du pouvoir par l’armée. Ils se contentent d’exprimer « leur profonde gratitude au lieutenant-colonel Yacouba Isaac Zida et [à] toutes les forces armées du Burkina Faso pour leur professionnalisme dans le maintien de la sécurité, de la loi et de l’ordre ainsi que pour leur rôle positif dans la mise en place d’un processus de transition dirigé par une personnalité civile ». Ce qui est une vision restrictive des ambitions de l’armée dans la résolution de la « crise burkinabè ». C’est d’ailleurs l’armée qui a décidé la suspension de la Constitution ; décision dont la Cédéao réclame « la levée immédiate ». En agissant ainsi, elle fait de l’armée un des acteurs de la résolution de la crise au même titre que « les leaders des partis politiques, les représentants de la société civile, les leaders religieux et traditionnels ».

La session extraordinaire de la Cédéao, qui s’est tenue le jeudi 6 novembre 2014 à Accra, n’a donc rien dit d’autre si ce n’est qu’un groupe de contact va être présidé par Macky Sall et appuyé par John Dramani Mahama tandis qu’un envoyé spécial va être nommé « pour faciliter le processus de dialogue entre les parties prenantes ».

Prenant soin de « saluer l’excellent travail de la mission conjointe d’évaluation Nations unies/Union africaine/Cédéao entreprise du 31 octobre au 5 novembre 2014 », la Cédéao a lancé un appel à la « communauté internationale et aux partenaires afin qu’ils n’imposent pas de sanctions au Burkina Faso compte tenu des efforts en cours au niveau de la région et qu’ils continuent à soutenir ce pays en cette période délicate ». C’est désapprouver une UA qui s’est empressée de fixer un délai de quinze jours pour la résolution de la crise et menacé le pays de sanctions. Ce qui n’a pas manqué d’exaspérer Zida (cf. LDD Burkina Faso 0445/ Vendredi 7 novembre 2014) mais aussi Roch Marc Christian Kaboré*, président du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP) ; d’autant plus que la nomination du Togolais Edem Kodjo** comme envoyé spécial de l’UA est loin de faire l’unanimité au sein de la société civile burkinabè.

La Cédéao est donc bien plus dans la conciliation que ne l’est l’UA dont le Conseil de paix et de sécurité, dans son communiqué du lundi 3 novembre 2014, exprimait des « exigences » et proférait des menaces, soulignant « qu’il n’y a pas d’exception à cette décision ». Mais pour Zéphirin Diabré, le chef de file de l’opposition burkinabè (CFOP dans le jargon de Ouaga), pas de doute, les événements du 31 octobre 2014 résultaient d’une « insurrection populaire qui ne peut être traitée comme un vulgaire coup d’Etat ». Il convient donc, pour reprendre les mots de Kaboré, d’être moins « dogmatique » et de « tenir compte des réalités ».

« Dogmatique », c’est sans doute ce qui a perdu Blaise Compaoré. Parce qu’il ne mettait pas les mêmes choses que la jeunesse burkinabè sur les mots qu’il prononçait, faute sans doute d’avoir refusé de s’expliquer directement sur la question et ayant laissé son jeune frère, François Compaoré, et Assimi Kouanda, le patron de son parti, le CDP, défendre une ligne qui semblait être opportunément la leur bien plus que dogmatiquement la sienne. Ils sont devenus du même coup les bêtes noires des Burkinabè ; les hommes à abattre. Ils le payent aujourd’hui.

Le samedi 25 octobre 2014, dans un entretien accordé à la BBC, Blaise plaidait encore pour une démocratie directe via le référendum, refusant de comprendre qu’il apparaissait surtout comme le fossoyeur de la démocratie tout court dès lors que chacun pensait que la révision de l’article 37 visait à faire de celui qui était au pouvoir depuis 27 ans un « président à vie ». « Nous avons toujours eu cette culture d’ouverture, d’échanges, de partages avec nos concitoyens pour les grandes décisions qui sont prises pour la nation […] Il n’y a rien de plus enrichissant pour notre vie politique que de retourner au peuple qui est le propriétaire de cette Constitution pour nous dire dans quel sens il faut aller ». C’est le dernier message public de Blaise avant « l’insurrection » du jeudi 30 octobre 2014. Il résonnera longtemps dans la mémoire des Burkinabè : « Il n’y a rien de plus enrichissant pour notre vie politique que de retourner au peuple qui est le propriétaire de cette Constitution pour nous dire dans quel sens il faut aller ». Mais Blaise a oublié un des fondements de l’analyse marxiste, rappelé par Léon Trotsky dans son « Programme de Transition » : « Les lois de l’histoire sont plus fortes que les appareils bureaucratiques ». Que le Burkina Faso en fasse, une fois encore, la démonstration, est tout à l’honneur de son histoire sociale !

* Le leader du MPP a déclaré à Nicolas Champeaux (RFI), le 4 novembre 2014 : « Nous avons adressé une correspondance à l’Union africaine pour demander une audience, que nous n’avons d’ailleurs jamais obtenue. L’objet de l’audience était justement de dire à l’Union africaine qu’il faut quand même que la Charte pour la démocratie des élections de l’Union africaine précise clairement que les présidents qui veulent manipuler la Constitution pour rester au pouvoir posent un acte anticonstitutionnel […] Nous devons quand même reconnaître que l’Union africaine dispose d’un certain nombre de mécanismes de prévention des conflits […] On vient après, comme le médecin après la mort, pour dire : Respectons la Constitution ».

* Kodjo, aussi sympathique soit-il, est un has been politique ; normal à 76 ans ! A cet âge, on n’est plus qu’un « ex ». Ex fondateur et secrétaire général du parti unique, le RPT, au temps d’Eyadéma père dont il a été le ministre de l’Economie et des Finances puis des Affaires étrangères au cours de la décennie… 1970 ; ex-secrétaire général de l’OUA ; ex-exilé à Paris où il va bénéficier du soutien d’Alassane D. Ouattara (Kodjo pourra ainsi s’offrir un bel appartenant avenue Victor-Hugo, dans le seizième arrondissement, entre celui, familial, des Ouattara et l’hôtel particulier de Dominique Ouattara et de son agence immobilière et du QG parisien d’ADO) ; ex-candidat à la présidentielle ; ex-Premier ministre au nom du père, Gnassingbé Eyadéma (1994-1996), et du fils, Faure Gnassingbé (2005-2006) et, un nombre incalculable de fois, ex-opposant. Un parcours politique dans l’air du temps des décennies 1970-1990, mais qui n’est plus crédible dans la décennie 2010.

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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