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IBK change de premier ministre parce qu’il refuse de changer de comportement politique. Préoccupant ! (2/4)

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Crise malienne • • vendredi 18 avril 2014 à 21h56min
IBK change de premier ministre parce qu’il refuse de changer de comportement politique. Préoccupant ! (2/4)

Alors que tout le monde se désole du comportement d’Ibrahim Boubacar Keïta (IBK), peu enclin, malgré une situation toujours tendue sur le terrain, a s’atteler à la résolution des problèmes du Mali, Le Monde a sorti une enquête (cf. LDD Spécial Week-End 0624/Samedi 5-dimanche 6 avril 2014) sur les connexions entre le président de la République et Michel Tomi qualifié de « dernier parrain des parrains français », homme d’affaires corse à la tête d’un empire en Afrique. Il y a longtemps que Tomi défraie la chronique policière et, du même coup, la chronique judiciaire. Le tout dans un contexte qui associe la Corse, l’Afrique, ses chefs d’Etat et le secteur des jeux et des casinos.

« Quand un Corse s’occupe d’un casino, il est assimilé à un truand. Si en plus, il travaille en Afrique, c’est le chef de la mafia ». C’est lui qui le disait dans un entretien accordé au quotidien Le Monde le 24 mars 2001. Autant dire que Tomi traîne derrière lui une réputation sulfureuse, qui lui a valu de fréquenter les tribunaux et la prison, mais n’a pas empêché, bien au contraire, ses connexions affairo-politiques avec l’Afrique.

Né le 18 septembre 1947, il est le fils d’un commissaire de police et d’une directrice d’école. Son père a fait, pendant la guerre, la connaissance du père de Charles Pasqua, l’ancien ministre de l’Intérieur, lui aussi policier. En 1956, il débarque en France métropolitaine pour la première fois. Enfin presque, puisque c’est en Corse, dont sa mère est originaire, qu’il sera élevé. Tomi, passionné par le jeu, va suivre une formation dans un établissement privé situé à Monte-Carlo puis, en 1968, va monter à Paris comme croupier au cercle Billard-Bastille. En 1973, il prend la direction des jeux au Cercle Opéra puis se retrouve, l’année suivante, chef de partie au casino Ruhl à Nice, dirigé par une figure légendaire du milieu des jeux : Jean-Dominique Fratoni, général en chef dans la « guerre des casinos »*.

En 1978, Tomi va prendre la gestion de casinos en Espagne. Et connaître ses premiers déboires judiciaires. Les autorités espagnoles lui retirent son agrément professionnel. En juillet 1981, il part s’installer aux Caraïbes mais se trouve à nouveau impliqué dans des histoires de carambouilles. En 1985, la France, à tour, lui retire son agrément. C’est alors qu’il va rencontrer Robert Feliciaggi. Feliciaggi (assassiné en mars 2006) est très présent en Afrique et ne manque pas de cash. Il va « aider » Tomi et son frère Jean à faire tourner le casino de Bandol. Avant qu’il ne soit fermé en 1988 par la justice à la suite d’une enquête sur des détournements de fonds. « Gérant de fait », Tomi va se retrouver en détention provisoire avant d’être condamné à trois de prison dont deux fermes. Sorti en 1990, il va se tourner, à nouveau, vers Feliciaggi.

Persona non grata dans le milieu des jeux en France, Tomi va s’implanter en Afrique centrale : casinos, PMU, jeux et tout ce qui va avec, au Congo, au Cameroun, au Gabon, au Mali. Marthe Mondoloni, fille de Tomi, devient la figure de proue de la nébuleuse des jeux au Gabon. On évoque le nom des Tomi partout en Afrique (y compris en Angola) et même en France : ils sont considérés comme proches de Pasqua à tel point qu’ils se retrouvent au cœur de l’enquête sur le financement de la liste conduite, en 1999, par Pasqua pour les européennes (Marthe Mondoloni, en 55è position sur cette liste aurait « prêté » au Rassemblement pour la France de Pasqua 7,5 millions de francs en contrepartie de l’autorisation d’exploitation du casino d’Annemasse).

Tomi va diversifier ses activités en Afrique : hôtels, BTP, immobilier, aviation d’affaires… Et ses contacts avec les présidents. La mort de Omar Bongo Ondimba va freiner ses activités au Gabon dès lors qu’une nouvelle équipe sera mise en place auprès d’Ali Bongo. Selon Jacques Follorou dans Le Monde daté du 29 mars 2014, « les enquêteurs [français] pointaient les services rendus à la famille Bongo : frais d’hospitalisation en France, mise à disposition d’avions, de bateaux et achats de véhicules de prestige en guise de présents ».

La montée en puissance auprès d’Ali Bongo de son directeur de cabinet, Maixent Accrombessi, va limiter l’impact de la famille Tomi. « Les Tomi ont réduit leurs activités au Gabon pour s’investir au Mali où leur ami Ibrahim Boubacar Keïta, dit « IBK », a été élu président en 2013. Durant l’élection présidentielle, IBK a voyagé avec les avions d’Afrijet** mais Michel Tomi dément avoir financé sa campagne. Selon un diplomate français, rencontré en juin 2013 à Bamako, « la force des Tomi, c’est qu’ils étaient proches d’IBK quand il n’était rien, ils ont du flair ». Aujourd’hui, alors qu’IBK installe encore son pouvoir, il s’appuie sur cette confiance scellée avec les Tomi ».

L’enquête sur Tomi et sa connexion avec IBK sort dans la presse française alors que le chef de l’Etat malien n’y est plus en odeur de sainteté. Trop enclin à diversifier ses partenariats diplomatiques et économiques dans une démarche qui vise, d’abord, à rompre le cordon ombilical avec ceux « qui l’ont fait roi ». Si cette diversification est légitime, les partenaires diplomatiques et économiques habituels du Mali – ceux qui ont permis le retour à l’ordre constitutionnel et la sécurisation du territoire – s’offusquent quand, sans nuance dans le propos, elle se fait contre eux. Et plus encore contre les actions mises en œuvre pour, justement, renforcer durablement l’ordre constitutionnel et à la sécurisation.

Il est vrai, aussi, qu’IBK en a fait beaucoup avec Mohammed VI présenté désormais comme « le médiateur » dans la crise malo-malienne tandis que « le rôle joué par le Maroc dans la paix au Mali pendant son mandat au sein du Conseil de sécurité de l’ONU » est sublimé. « Le souverain chérifien, dit IBK, est en contact étroit avec moi, et ce n’est pas la première fois que Sa Majesté intervient à ma demande dans cette affaire-là [médiation avec les groupes armés du Nord-Mali]. Et il l’a toujours fait avec une grande discrétion. Je suis heureux d’une telle implication, c’est en droite ligne des relations entre le Maroc et le Mali nouveau qui retrouve les racines d’antan, anthropologiques, culturelles, cultuelles même ».

Le débarquement à Bamako, le mardi 18 février 2014, de Mohammed VI pour une visite d’Etat de… cinq jours a été pour IBK une consécration personnelle et un acte d’indépendance diplomatique et économique. Pour Rabat, c’est clair : c’est une rupture. Même si ce n’est pas celle à laquelle pense IBK. Dans L’Economiste (lundi 17 mars 2014), le quotidien économique édité par le groupe Eco-Médias à Casablanca (qui édite aussi l’hebdomadaire L’Economiste du Faso), Mohamed Chaoui écrit : « La nouveauté est que certains de ces pays de la région du Sahel ne sont pas des bastions traditionnellement acquis au Maroc. Ils ont depuis longtemps été considérés comme des citadelles de l’Algérie. Ce repositionnement politique et diplomatique dans cette partie de l’Afrique a donné à réfléchir. Comme l’image de l’audience royale accordée au secrétaire général du Mouvement national pour la libération de l’Azawad, Bilal Ag Cherif, qui avait intrigué les observateurs. Certains d’entre eux ont probablement oublié que les liens du Maroc avec le Mali étaient séculaires. Et son rayonnement, pour ne pas dire allégeance, s’étendait jusqu’à Tombouctou ».

* Le nom de Jean-Dominique Fratoni est évoqué dans l’affaire Agnès Le Roux qui fait, aujourd’hui encore, les beaux jours de la justice française (« affaire Agnelet »). Selon certains commentateurs, Fratoni aurait demandé à son avocat, Jean-Maurice Agnelet, de séduire Agnès Le Roux, héritière du Palais de la Méditerranée concurrent du casino Ruhl de Fratoni, afin d’intervenir dans la rédaction de l’acte de cession. L’affaire tournera mal. Agnelet sera accusé du meurtre d’Agnès Le Roux.

** C’est en 2005 que Michel Tomi s’est lancé dans l’aviation d’affaires à Libreville en créant Afrijet Business Service qui disposait à l’origine de Falcon 50 et de Falcon 20 permettant les liaisons intercontinentales. Il a par la suite pris le contrôle, avec un partenaire, de Gabon Airlines. Au Gabon, l’aviation d’affaires a toujours été un must politique : il n’y a pas d’autres possibilités de déplacement dans ce pays équatorial où les routes sont souvent impraticables.

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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