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L’économie ivoirienne crée de la croissance pour le pays mais pas d’emplois pour les Ivoiriens.

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Côte d’Ivoire • • lundi 29 avril 2013 à 12h42min
L’économie ivoirienne crée de la croissance pour le pays mais pas d’emplois pour les Ivoiriens.

« Argent », « gloire », « establishment », « puissance », « emprise », « affairisme », « corruption », « exécutions », « disparitions », « arrestations », « tortures », « grèves »… Ce sont des mots que l’on peut piocher dans le papier que Pascal Airault vient de consacrer au « patient ivoirien » (Jeune Afrique du 14 avril 2013). Il évoque un « hyperprésident », « décomplexé » ; une « nouvelle classe dirigeante qui a tendance à copier la précédente, notamment dans son goût immodéré pour le clinquant » ; le point de vue d’un diplomate français selon qui note la Côte d’Ivoire 2013 entend « pérenniser l’influence occidentale dans la région ».

On comprend que Marwane Ben Yahmed, directeur de la rédaction de JA, qui en bon « Tunisien » ne veut pas « insulter l’avenir »*, se fende d’un encadré (intitulé « en vérité ») pour dire que cette enquête est « pour le moins sévère » et appeler à la « mansuétude ». La Côte d’Ivoire n’a-t-elle pas à sa tête, « pour la première fois depuis la mort d’Houphouët », « un homme d’Etat », « un homme compétent », « un esprit brillant et ouvert sur le monde » alors que Gbagbo n’était qu’un « chef de clan »…

Ouf, j’ai pu croire un moment que JA était passé dans le camp des « naïfs » que dénonce Ben Yahmed, de ceux qui s’agacent de la façon d’être d’une classe dirigeante ivoirienne plus férue de « business » que de social et dont la prétention est d’autant plus pesante qu’elle n’a pas été pour grand-chose dans la chute de Gbagbo le 11 avril 2011. D’où ce commentaire « naïf » de Maureen Grisot (vendredi 12 avril 2013), correspondante de Libération à Abidjan : « Ouattara a toujours affirmé que tous les responsables de crimes seraient punis, mais il lui est difficile de poursuivre ceux qui l’ont installé au pouvoir […] Plus de 150 personnes sont inculpées pour des exactions perpétrées au cours des violences post-électorales. Toutes font partie du clan Gbagbo ». Abidjan, pour Libération, n’est pas que la capitale où s’exerce « la justice des vainqueurs » (titre du papier du 12 avril 2013), c’est aussi celle où s’exerce le monopole de Bolloré sur la gestion des terminaux à conteneurs.

Le groupe de Puteaux, qui avait obtenu la gestion du premier terminal en 2004, sous Gbagbo, obtient celle du deuxième terminal, en 2013, sous Ouattara (une opération en faveur de la « réconciliation » ?). Et Grisot consacre dans Libération (samedi 13 et dimanche 14 avril 2013, une pleine page à cette affaire, faisant état de la colère des autres protagonistes (à commencer par le groupe marseillais CMA CGM, troisième groupe mondial de transport maritime en conteneurs) qui dénoncent « un coup d’Etat » : « Bolloré est mieux connecté : ils ont verrouillé les circuits de décision à tous les niveaux ».

Les « naïfs », bien sûr, évoqueront les « connections » politico-affairistes des Bolloré et la proximité des Ouattara avec le monde des affaires. C’est un fonds de commerce qui tend à avoir pignon sur rue à Abidjan dès lors que le chef de l’Etat, son épouse et sa famille font de la réussite économique de la Côte d’Ivoire un combat « personnel ». On ne peut pas nier, d’ailleurs, qu’en la matière, ils ne répondent pas à des critères de compétences et que leur réussite n’atteste pas d’un réel savoir-faire. Mais la décision, largement votée par le parlement ivoirien le mercredi 10 avril 2013, d’accorder au président Ouattara de pouvoir prendre des décisions par décret en matière de gestion économique, permet à certains de penser que ces « pouvoirs exceptionnels » sont l’expression d’une « hyperprésidentialisation ».

C’est Jeune Afrique - un coup à droite, un coup à gauche -, sur son site, dans un papier de Nicolas Teisserenc, qui évoque cette « crainte d’hyperprésidentialisation » du régime ivoirien. « Une décision qui lui [il s’agit bien sûr de Ouattara] laisse les mains libres pour mettre en œuvre les programmes censés accélérer le redressement du pays ». Pour autant, avec un Parlement à sa dévotion, Ouattara ne risquait rien du côté du pouvoir législatif. C’est Marius Ndri, directeur des services législatifs du Parlement, cité par Teisserenc, qui donne du sens à cette décision : il s’agit pour le chef de l’Etat de « mettre en œuvre sa vision » économique et sociale. C’est dire, ainsi, la défiance qui de Ouattara non seulement à l’égard du Parlement mais également de son gouvernement. Contraint à trop de concessions politiques et clientélistes lors de son accession au pouvoir dans les conditions que l’on sait, Ouattara n’a de cesse, depuis, de se donner les moyens de sa politique économique ; et, en la matière, il considère qu’ils se trouvent d’abord au sein d’un staff présidentiel payé pour réfléchir et agir plutôt qu’au sein d’instances « politiques » plus préoccupées par leur plan de carrière (et celui de leurs nouvelles résidences) que par la mise en œuvre d’une croissance durable.

Chacun le sait, Ouattara ne goûte pas l’ambiance « délétère » du milieu politique abidjanais. Il apprécie moins encore le laxisme des « grottos » du gouvernement (il y en a !). La relance de l’économie justifie (si tant est que cela soit nécessaire avec une opposition politique inexistante, une société civile encore inerte et des médias peu soucieux d’enquêter) des absences fréquentes. Sa résidence secondaire étant en France, il s’y trouve régulièrement ; ce qui lui permet de garder le contact avec les milieux d’affaires que le couple Ouattara connaît bien et des milieux politiques qui, s’ils ne font pas l’unanimité auprès du couple franco-ivoirien, ne posent pas de problème, loin de là (l’intervention de la France au Mali est venue, juste à temps, retirer une sacrée épine du pied de la Cédéao que préside ADO). Il y a surtout que la situation économique ivoirienne, pour être maintenue à flot, nécessite des mises de fonds considérables. Il n’y a pas de tissu économique viable ; les unités de production sont obsolètes ; les infrastructures sont à réhabiliter et à optimiser.

Et le libéralisme de Ouattara se heurte à la bureaucratisation de l’économie ivoirienne. J’ai dit, déjà, que, selon moi, au temps de Félix Houphouët-Boigny, le pays était structurellement le plus « stalinien » d’Afrique parmi ceux qui se disaient ancrés dans le capitalisme (parti unique ; bureaucratie parasitaire ; secteur étatique prééminent aux mains d’une nomenklatura ; agriculture d’apparatchiks ; et même les « complots »). Pascal Airault, dans Jeune Afrique (cf. supra) rappelle que la masse salariale de l’Etat représente 44 % des recettes fiscales alors que la norme dans l’UEMOA est de 33 %. C’est dire que pour booster la croissance, Ouattara doit compter, prioritairement, sur la mise en œuvre des grands projets et, d’abord, sur les investissements directs étrangers.

La population active sans emploi en Côte d’Ivoire serait de 5 millions d’individus selon le patronat (soit près du quart de la population totale). La Confédération générale des entreprises de Côte d’Ivoire (CGE-CI), qui avance ce chiffre, souligne que « la raison profonde de ce chômage grandissant [c’est moi qui souligne] est lié au fait que les possibilités de recrutements, aussi bien dans l’administration publique que dans les entreprises privées et publiques existantes sont limitées ». Et la CGE-CI d’affirmer que « l’entreprenariat semble être l’alternative idoine ». « Entreprendre en affaires » sera d’ailleurs le thème de son forum des 16-17 mai 2013. Reste à trouver des Ivoiriens qui aient l’esprit d’entreprise quand il est tellement plus « juteux » d’être un « politique » ou un « rebelle ». Sauf bien sûr, une fois encore, à y « planter du Blanc » comme le préconisait la France coloniale ; mais ce temps-là est révolu. Enfin, on peut l’espérer.

* On se souvient qu’à la suite du bombardement par l’aviation française de la ville de Sakiet Sidi Youssef, sur le territoire
de la Tunisie mais à la frontière avec l’Algérie, pendant la guerre d’indépendance, les relations diplomatiques avaient été rompues entre Tunis et Paris. Mohamed Masmoudi, alors ambassadeur de Tunisie en France, avant de quitter Paris avant rendu visite à Charles De Gaulle encore confié à Colombey. C’est lui qui, le 8 février 1958 lui avait dit : « La France et la Tunisie
ne doivent pas insulter l’avenir » donnant ainsi à cette formule une dimension historique… tunisienne.

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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