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Après le naufrage de la politique maritime ivoirienne, Abidjan affirme repartir à l’abordage. Mais on a du mal à y croire ! (1/3)

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Côte d’Ivoire • • mercredi 28 décembre 2011 à 19h28min

Je suis souvent critique à l’égard de la politique du « Vieux » Mais il faut reconnaître que Félix Houphouët-Boigny avait des ambitions pour son pays et qu’il savait se donner les moyens de ses ambitions. Financiers et humains. Cela a été vrai dans un domaine d’activité éloigné de ses préoccupations initiales : l’économie maritime. Avec 550 km de façade maritime et un système lagunaire qui s’étend, d’Est en Ouest, sur plus de 300 km, la Côte d’Ivoire est d’abord une… côte.

L’Histoire a retenu que c’est en 1468 que les voiliers des premiers navigateurs portugais ont mouillé au large des côtes ivoiriennes. En 1867, ce sont les Français qui, à leur tour, se lançaient dans des échanges commerciaux avec les populations de la « basse côte ». Aujourd’hui le commerce extérieur représente 90 % du PIB du pays, c’est dire que les échanges commerciaux sont la pierre d’angle de l’économie ivoirienne. Et Houphouët en avait, très tôt, tiré les conséquences.

Dès le 24 février 1974, il avait mis en place un secrétariat d’Etat à la marine dont la compétence s’étendait à toutes matières relatives aux transports maritimes, aux auxiliaires des transports maritimes, aux ports et aux wharfs ainsi qu’à la défense des intérêts des chargeurs, aux études et à la formation. A compter du 4 mars 1976, il était érigé en ministère de la Marine*. Qui exercera son autorité sur l’ensemble des entreprises publiques et privées du secteur maritime et sa tutelle technique sur les établissements publics, sociétés d’Etat et sociétés d’économie mixte (à participation publique majoritaire) ; il était responsable de l’élaboration et de la conduite des actions d’étude, promotion, animation, orientation, réglementation, encadrement, formation, développement, coordination et contrôle menées par le gouvernement ivoirien en matière de politique maritime et portuaire nationale, de politique militaire nationale en matière navale, de politique d’environnement marin et lagunaire.

La Côte d’Ivoire s’était donné là l’outil de sa puissance maritime. Parallèlement, des structures seront mises en place. En 1967, la Société ivoirienne de transport maritime (Sitram) était créée, fusion de la Société ivoirienne de consignation et d’armement (Sicomar) et de la Société ivoirienne de navigation (SINA), toutes deux contrôlées par des intérêts français. En 1969, le Conseil ivoirien des chargeurs (CIC) voyait le jour. En 1971, le port de San Pedro, conçu comme le programme de développement du Sud-Ouest, était mis en exploitation. Des entreprises de consignation, manutention, ingénierie en transport et logistique internationale (SISA, SIVOM, Sietrans…) étaient implantées et le pays se dotait d’organismes de soutien au développement maritime : Office ivoirien des chargeurs (OIC) ; Institut de documentation, de recherches et d’études maritimes (Idrem) ; Académie régionale des sciences et techniques de la mer d’Abidjan (ARSTM). Les autorités, soucieuses de la sauvegarde de l’environnement, instituaient une politique de prévention, contrôle et lutte contre la pollution marine et lagunaire : Service autonome de l’environnement marin et lagunaire (Samarpol) ; Centre ivoirien de surveillance continue du milieu marin et lagunaire et de lutte contre les pollutions marines et lagunaires (Cipomar) ; Laboratoire central de l’environnement marin et lagunaire (LCE)…

Le 12 novembre 1977, au port d’Abidjan, à l’issue du baptême du Yamoussoukro, premier porte-conteneurs polyvalent de la SITRAM, Houphouët avait prononcé un discours rappelant le pourquoi de ses ambitions maritimes. « [Ce baptême] sanctionne, aux yeux de tous, l’entrée de la Côte d’Ivoire dans le groupe des nations qui ont tôt compris l’intérêt fondamental d’une marine marchande qui leur soit propre et qui ont résolu irrévocablement de se donner dans ce domaine les moyens d’une politique d’équipement dont il faut dire et répéter, en pesant les mots, qu’elle est elle-même, à la fois, un des points d’ancrage les plus sûrs et un des plus puissants moteurs de toute politique d’indépendance économique ». La Sitram, qui résultait de la fusion de deux compagnies maritimes à capitaux français (avec une participation minoritaire de la République de Côte d’Ivoire) voulues par Houphouët dès 1959, a donc été créée le 30 novembre 1967 avec un capital initial de 150 millions de francs CFA dans lequel l’Etat intervenait à hauteur de 35 %.

Sitram n’armait, à l’origine, que deux bateaux en propre : Bambara et Agbo, tandis que le capital allait être porté à 403,5 millions puis à 1.255,6 millions et 1.405 millions avant de s’élever à 1.760,3 millions de francs CFA lors de la transformation de la Sitram en société nationale d’Etat (19 mars 1976). Le jeudi 24 septembre 1993, Alassane D. Ouattara, Premier ministre, et Adama Coulibaly, ministre de l’Equipement, des Transports et du Tourisme, participeront au baptême du 9ème bateau de la Sitram : le Grand-Bassam, dont la marraine était Dominique Ouattara, l’épouse du chef du gouvernement. La Sitram était alors considérée comme « l’armement le plus performant et l’un des plus crédibles de toute la région ouest et centre africaine » avec un chiffre d’affaires porté de 7 à 33 milliards de francs CFA de 1975 à 1991 pour un chargement qui était passé de 375.000 tonnes à plus de 2 millions de tonnes. Mais son naufrage se profilait à l’horizon sous le poids de la concurrence libérée par la « mondialisation ».

En 1993, déjà, une convention de concession pour l’exploitation des droits de trafic maritime avait été signée entre l’Etat et la Société ivoirienne de navigation maritime (Sivomar). Cette convention autorisait la Sivomar à exploiter pendant vingt ans les droits de trafic qui n’étaient pas assurés par l’armateur public : la Sitram. Le PDG de la Sivomar n’était autre que Simplice De Messe Zinsou, gendre de Houphouët-Boigny (il a épousé sa fille Marie), président d’honneur de l’Africa-Sports National, tandis que le partenaire au capital (à hauteur de 35 %) du groupe Sivomar-Manivoir était Vincent Bolloré. Cette même année 1993, Zinsou sera nommé président du conseil d’administration de la Société de transports et de transit Socopao-Delmas-Vieljeux-Côte d’Ivoire (SDV-CI), la filiale ivoirienne du groupe Bolloré.

Sans rire, Hien Solo, dans Fraternité-Matin (vendredi 30 avril 1993), écrira que cette nomination se justifiait par le fait que « l’homme d’affaires ivoirien a su faire triompher en très peu de temps son sens du management et de relations humaines et professionnelles remarquables ». Ce qui n’était pas difficile quand on était le « fils » du chef de l’Etat**. Mais la libéralisation du transport maritime en 1996 va rendre caduque la convention et faire plonger Sivomar. Quand à la Sitram, elle sera liquidée en 1995 mettant du même coup plus d’un millier d’agents sur la touche. C’était la fin de l’aventure des armements ivoiriens, publics et privés. Une page était tournée à la suite de la mort du « Vieux », de la dévaluation du franc CFA et de la libéralisation du transport maritime.

* Un homme symbolisera la politique maritime ivoirienne : Lamine Fadika. Premier secrétaire d’Etat à la Marine dès le 24 juillet 1974, il restera ministre de la Marine jusqu’au 16 octobre 1989. Né à Man, dans les montagnes de l’Ouest, Fadika sera maire de Touba, dans le Nord-Ouest de la Côte d’Ivoire de 1985 à 1993. Il a été le premier officier de marine ivoirien, sorti de l’Ecole navale de Brest. Il a ainsi ouvert la porte océane à toute une génération de jeunes Ivoiriens. Ingénieur, mathématicien, physicien, il a consacré deux thèses à l’art sacré chez les Sénoufo et chez l’architecte français Le Corbusier.

** Zinsou sera, par la suite, président du conseil d’administration de l’Aéroport international d’Abidjan (AERIA), jusqu’à l’arrivée au pouvoir de Ouattara en 2010. Commentant la faillite de ses sociétés maritimes, Zinsou dira : « On m’a liquidé. J’ai été assassiné comme ça. Je dirais proprement ». Le « Vieux » n’avait guère d’estime pour son gendre - j’en ai été le témoin - et, finalement, Zinsou va s’investir pleinement dans le soutien à Laurent Gbagbo fustigeant les « houphouëtistes » qui n’avaient pas plus d’estime pour lui que n’en avait le « Vieux ».

Jean-Pierre BEJOT
La Dépêche Diplomatique

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