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Cinquantenaire des indépendances : Ouezzin Coulibaly et la question des tirailleurs sénégalais

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Cinquantenaire de l’indépendance du Burkina Faso • • jeudi 23 décembre 2010 à 01h22min

Le Burkina Faso célèbre les cinquante années de son accession à la souveraineté internationale et c’est la ville de Bobo-Dioulasso qui accueille les festivités dont le clou a lieu ce 11 décembre. Ce moment de "Souvenir et Espérance" donne l’occasion de se rappeler une fois de plus ceux qui ont posé les premières pierres d’une Haute Volta indépendante. Ouezzin Coulibaly fut avec Maurice Yaméogo, les deux plus grandes figures de l’indépendance de la Haute Volta. Si le deuxième a pu goûter à la saveur d’un pays indépendant (il a proclamé l’indépendance de la Haute Volta le 5 août 1960 et dirigé le pays jusqu’au soulèvement populaire du 3 janvier 1966), Ouezzin lui n’a pas vu l’aboutissement définitif de son combat pour la libération.

Il est décédé en septembre 1958 au moment où les colonies françaises étaient plongées dans la campagne référendaire pour le Oui ou le Non à la Communauté Française de 1958. Député à l’Assemblée nationale constituante française, Ouezzin Coulibaly a mené plusieurs luttes politiques dont celle pour les droits des tirailleurs sénégalais. Nous marquons ici un retour sur la situation des tirailleurs sénégalais à une époque qui se situe entre le lendemain des deux guerres mondiales et la veille des indépendances africaines. C’est aussi la fin d’une série d’articles que votre journal a consacrés à des hommes, des dates, des faits marquants, dans le cadre du cinquantenaire des indépendances.

Une injustice cinquantenaire

Le 13 juillet 2010, le Président français Nicolas Sarkozy a annoncé que les pensions des tirailleurs sénégalais seraient bientôt alignées sur celles de leurs frères d’armes français. Ce n’est pas la première bonne nouvelle que l’ancienne métropole annonce au sujet des tirailleurs sénégalais. Si celle-là devrait être la dernière et la bonne enfin, on se rappellera que c’est plus d’un demi-siècle après que les tirailleurs africains vont être réhabilités, après des revendications menées par plusieurs générations.
" ?… On a oublié que les Noirs ont formé la première phalange épique des colonnes Leclerc et d’Orange.

Faut-il rappeler qu’ils ont débarqué les premiers à l’île d’Elbe ? ; que de la Tunisie au Rhin, en passant par la Corse et la Savoie, ils ont jalonné le chemin de la victoire de leurs tombes anonymes ??" Cet extrait de l’intervention de Daniel Ouezzin Coulibaly le 12 avril 1949 lors d’un débat parlementaire sur l’égalité des militaires et l’égalité des anciens combattants montre que la question des tirailleurs sénégalais est non seulement une question ancienne mais aussi qu’elle a été maintes fois défendue sans qu’aucune solution satisfaisante n’y soit trouvée. C’est une équation qui a constitué dans cette période des années 40 et 60, "l’un des problèmes qui tiennent à cœur les populations d’Outre-mer ?", déclarait Félix Houphouët Boigny le 24 mars 1946 à l’Assemblée nationale constituante (française).

Au cours des années 1947, 1948 et 1949, Ouezzin Coulibaly intervient six fois à la tribune de l’Assemblée nationale, dénonçant inlassablement l’injustice résultant de la différence de traitement entre le soldat blanc et le tirailleur noir. Malgré l’égalité des soldes énoncée en 1947 par un décret pris en novembre et malgré les dénonciations des inégalités par des députés représentant les colonies à l’Assemblée française, l’application du décret qui consacre l’égalité des soldes rencontre des difficultés d’application auxquelles vient s’ajouter à partir de 1950, la non application des pensions d’invalidité.

L’injustice que n’ont cessé de dénoncer Ouezzin Coulibaly et ses camarades de lutte tels Houphouët Boigny, Félix Eboué, Hamani Diori, était encore plus criarde quand il s’agissait des invalides de guerre. Dans la même intervention du 12 avril 1949, Ouezzin Coulibaly disait à propos des invalides ? : "Ce sont les survivants des ces héros, les rescapés, les revenants défigurés des camps de concentration, tous ceux dont la mort n’a pas voulu en entier, les culs-de-jatte, les manchots, les boiteux, les aveugles, tous ces nègres oubliés au fond de leur case, ce sont ces hommes devenus incapables de travailler, que l’Etat [français, ndlr] paye 22 ?000 F (ndlr ? : il s’agit du franc français) quand ce sont des Africains noirs et 130 ?140 F quand ce sont des Blancs !".

Même iniquité à propos des indemnités. Le soldat citoyen français marié perçoit une indemnité familiale de 1 ?131 F alors que le tirailleur pour la même indemnité reçoit 2F/jour soit 60 F mensuelle. Et pour les soins aux invalides de guerre ?? "…Pour une consultation, l’invalide des territoires d’Outre-mer doit payer 60 francs et 80 franc pour une visite, alors, je le rappelle, qu’il ne touche que 42 franc par mois ?!". L’injustice allait au-delà des subsides pécuniaires. Il existait d’autres discriminations liées à la considération, à la tenue militaire, au régime alimentaire, etc. Au niveau de la considération, le soldat européen n’est pas tenu de saluer le sous-officier "indigène" alors qu’à grade égal, le tirailleur salue toujours le soldat blanc.

L’officier noir n’a pas accès au MESS des Officiers blancs. Sur le plan alimentaire, on a d’abord institué le régime en tenant compte des habitudes alimentaires des tirailleurs sénégalais. Sur ce prétexte, on leur servait du "mil bouilli, plein de cailloux, pas même lavé quelques morceaux de viande dedans", [De Niamey, la lettre d’un gradé qui renseigne les députés africains à l’Assemblée nationale]. Au regard de ces traitements jugés injustes et discriminatoires, le Rassemblement Démocratique Africain (RDA) prend, conformément à son orientation anticolonialiste, la défense des intérêts des tirailleurs.

Dans le Manifeste par lequel le Congrès de Bamako (Congrès Constitutif du RDA) a été convoqué, il est inscrit en tête des objectifs du RDA, "l’égalité des droits politiques et sociaux" des peuples colonisés avec ceux de la métropole française comme édictée par le préambule de la Constitution du 27 octobre 1946 qui crée l’Union Française ? : "La France forme avec les peuples d’Outre-Mer, une union, fondée sur l’égalité des droits et des devoirs, sans distinction de race ni de religion.".

Les tirailleurs africains, appelés "tirailleurs sénégalais", devraient-ils bénéficier les premiers de cette égalité, eux qui ont "conquis" leurs droits "sur le champ de bataille du monde entier", clamait le Manifeste. Le RDA réagit contre la discrimination et propose "un statut du soldat de l’Union française" déposé sur le bureau de l’Assemblée nationale en mars 1947 par Ouezzin Coulibaly et annonce qu’il (le RDA) "mobilisera tous les moyens pour que ce statut voit le jour". Ce statut découle de la Résolution "militaires et anciens combattants" adopté par le 2ème Congrès international du RDA à Abidjan en janvier 1949.

La proposition de loi "tend à unifier le statut du soldat de l’Union française", c’est-à-dire, l’égalité totale entre le militaire noir et le militaire blanc, entre l’ancien combattant noir et l’ancien combattant blanc. En plus de Ouezzin Coulibaly, la proposition de loi est présentée par Houphouët Boigny, Zinda Kaboret, Mamadou Konaté, Hamani Diori et les membres du groupe communiste et apparentés, tous députés. Elle comporte dix articles dont voici quelque uns. Art.2 ? : la mention "indigène" jointe au titre de certains officiers ou sous-officiers des armées de terre et de l’air est supprimée, Art.3 ? : A grade égal, les officiers, sous-officiers et hommes de troupe servant dans les armées de terre, de mer et de l’air bénéficient des mêmes droits et sont soumis aux mêmes obligations.

Les dispositions des articles 4, 5 et 6 entreraient en vigueur à compter du 1er janvier 1947 et les autres dispositions, au plus tard trois mois après la promulgation au Journal Officiel de la République française.
A l’analyse, les résultats sont maigres : "Depuis que nous agitons la question, nous assistons, à des demi-mesures, comme le doublement de l’allocation pour charges de famille ou de la solde, mais nous ne voyons aucune mesure hardie.", constatait le députe Ouezzin Coulibaly. Plus de cinquante ans après, le discours de Ouezzin Coulibaly est resté d’actualité !

Par Boukari Ouoba

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