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Musique burkinabè : Le bal des pionniers

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Cinquantenaire de l’indépendance du Burkina Faso • • jeudi 9 décembre 2010 à 01h51min

Revisiter l’histoire burkinabè des années 60 revient également à parcourir les belles pages musicales de pionniers, tels que l’Harmonie Voltaïque, l’Orchestre Antonio à Ouagadougou et Volta Jazz à Bobo, ensembles musicaux qui ont réussi, à l’époque, à faire rayonner notre culture au-delà de nos frontières. A Ouagadougou, « Les week-ends étaient attendus par tous avec empressement et l’on se préparait fébrilement à un bal quelque part dans un dancing (Chez Marshall, Jeunesse Bar, et bien plus tard Africana, Paladium, Cabane Bambou, Dassambissé, etc.), avec l’orchestre de son choix ».

Ainsi témoigne Oger Kaboré, musicologue et un des doyens de notre musique, chercheur au CNRST, lui-même musicien. C’était lors de son exposé dans le cadre des Grandes conférences du ministère en charge de la Culture organisées, en 1999. Cette communication ainsi que l’œuvre « Histoire de la musique moderne au Burkina Faso : Genèse, évolution et perspectives » du même auteur et d’Auguste Ferdinand Kaboret ont été la sève nourricière du présent reportage. Témoignages également de quelques pionniers de notre musique marquée par une authenticité et des sonorités originales qui ont réellement fait la fierté des mélomanes.

Avant les indépendances, le paysage musical de notre pays comptait quelques rares formations qui interprétaient généralement la musique de variétés étrangères, essentiellement d’origine française (tango, valse, marche, etc.), congolaise (rumba, karakara, etc.) et latino-américaine (samba, chachacha,…).

Les premiers instruments utilisés à l’époque étaient les instruments à vent (l’accordéon, le saxophone et la trompette) et les instruments à percussion (le goumbé, puis la batterie et les cymbales). Plus tard, vers les années 50 apparaît la guitare classique qui sera remplacée après par la guitare électrique au début des années 60.

Dans la gamme des instruments à corde, la contre-basse à corde impressionnait le public. Elle sera d’ailleurs longtemps utilisée avec une rare maîtrise dans l’Harmonie Voltaïque par le regretté Henri Yoni. A cette époque, a fait ressortir le chercheur et musicologue Oger Kaboré, la musique était purement orchestrale.

Le premier orchestre qu’on peut qualifier de national a été créé en 1948 par feu Antoine Ouédraogo, un des pionniers exceptionnels de notre musique. C’était par décision n°321/APS du 8 avril du Gouverneur de la Haute-Volta (Yvon Bourges). Voilà comment le premier musicien nous explique ses motivations : « Rentré du Mali en 1947, j’avais constaté que pour faire une soirée, il fallait avoir recours à des orchestres étrangers, essentiellement de la Côte d’Ivoire. Alors, il fallait faire quelque chose à nous. Voilà le but de la création de cet orchestre. Ce n’était pas dans le but de faire de l’argent mais pour servir le pays… » Il fallait aussi, selon Antoine Ouédraogo, célébrer la réunification politique de la Haute-Volta, précédemment divisée en 1932 en trois parties et qui venait d’être ressoudée.

C’était avant tout un orchestre d’amateurs mus par l’amour de la musique. Les années 50 vont permettre à cette formation de prendre racine malgré de nombreux obstacles. Les musiciens se produisaient dans le bar du vieux Jean-Baptiste Saré, père d’Antoine Saré, un des piliers de l’orchestre. Les prix d’entrée des soirées dansantes était fixé à l’époque à 50 F, mais pour avoir des clients, c’était difficile.

L’Harmonie comptait en plus des instrumentistes quelques nationaux comme le chanteur Martin Sedogo (journaliste toujours en activité), mais il faut reconnaître que l’influence des musiciens étrangers (maliens, guinéens, nigérians, ghanéens) a été importante.

La commune de Ouagadougou a reconnu l’œuvre titanesque du fondateur du premier orchestre en attribuant le nom d’Antoine Ouédraogo dit Borfo, le 18 janvier 2009, à une rue de la capitale dans le quartier Gounghin au secteur 9.

Par la suite, se forme l’orchestre Antonio, du nom d’un musicien de nationalité ivoirienne qui va marquer aussi les débuts de la vie musicale burkinabè. Dans cet orchestre ont évolué des artistes tels que Balaké, Kanazoé, avant de rejoindre l’Harmonie Voltaïque.

A Bobo-Dioulasso, on signale l’existence d’un orchestre dénommé le Rossignol, formé également par des amateurs, et plus tard le Dynamic Jazz qui, par la suite, deviendra le Volta Jazz dans les années 60. Ainsi on peut assimiler la fin des années 40 et 50 symboliquement comme la phase de pose de la première pierre et des fondations de la musique burkinabè.

L’année 60 : la proclamation de l’indépendance

En 1960, le président Maurice Yaméogo aide l’Harmonie voltaïque à acquérir des instruments en France. Le groupe, avec son compositeur vedette, Maurice Simporé, va illuminer toute la Haute-Volta et d’autres contrées africaines de ses compositions splendides.

L’Harmonie voltaïque immortalise à sa manière avec les titres « Sogom menga » (Indépendance) et « Waogdog ya Noogo » (Il fait bon vivre à Ouagadougou). La période 1960-1970 est la décennie qui a vu donc la naissance de la véritable musique moderne nationale ; c’est au cours de cette période décisive qu’ont émergé la plupart des grandes formations nationales à Ouagadougou et Bobo-Dioulasso.

A Ouagadougou, en plus de l’Harmonie Voltaïque qui faisait déjà autorité, les mélomanes ont salué la naissance des orchestres tels que Atimbo, Mélodie Volta, Echo Volta devenu Suprême Kombéemba, etc. A Bobo, voyaient le jour des formations comme le Volta Jazz, l’Echo del Africa, Les Léopards qui vont tous révolutionner la musique nationale.

Idrissa Ouédraogo dit Bissongo, fondateur du groupe « Les Léopards » de Bobo était en classe de CM2 lorsque l’indépendance était proclamée. Mais, il a fallu juste quelques années pour qu’il soit enrôlé dans l’armée à 18 ans. C’était en 1966, année au cours de laquelle un orchestre militaire « Tout à coup Jazz » a vu le jour. Il explique que, comme son nom l’indique, les regroupements pour les prestations se faisaient de manière soudaine et improvisée au niveau des jeunes recrues.

Puis, l’ensemble musical s’est mué en « Bérets rouges ». « C’est en Septembre 1970 que j’ai mis sur pied « Les Léopards » qui ont marqué l’univers musical au point que j’ai hérité du nom d’une chanson fétiche « Bissongo » composée en 1972. Et jusque-là, beaucoup ignorent ma vraie identité qui est Idrissa Ouédraogo. On m’interpelle toujours par Empereur Bissongo ou Bissongo. Mon patron à l’époque c’était Mamadou Djerma, aujourd’hui Grand chancelier des Ordres.

Avant Les Léopards, il y avait le Volta Jazz fondé par Drissa Koné et dont la figure de proue était Tidiane Coulibaly. On comptait également Echo Del’Africa. Puis, vint Dafra Jazz émanant d’une scission de Volta Jazz.

On enregistrait au total 5 orchestres. Chaque groupe avait son jour d’animation. C’était la belle vie, on avait moins de problèmes… », a-t-il renchéri.

Bissongo est toujours en activité à Fada avec l’orchestre Tamayé qui a engrangé plusieurs prix lors des éditions de la Semaine nationale de la Culture. La majeure partie de ses enfants officie dans la musique. Ainsi Bebey et récemment Mariah Bissongo de l’Orchestre national ont des œuvres discographiques à leur actif.

En effet, cette période apporte un changement capital qui va donner de l’impulsion à une musique qui cherchait depuis longtemps ses marques : c’est l’innovation des genres guidée par la composition musicale. C’est comme si le vent des indépendances acquises en 1960 apportait en même temps la Muse et son inspiration.

Plusieurs compositeurs de talent (Maurice Simporé, Henri Tapsoba, Thomas Tiendrébéogo, Tidiane Coulibaly, etc.) ont décidé, comme un seul homme, de conférer à notre musique une identité nationale par l’usage des langues nationales à travers des proverbes et des anecdotes.

Le souci de créer des œuvres musicales à partir de nos réalités propres est né chez nos pionniers après les prestations d’un orchestre congolais. Il s’agit du OK Jazz et Franco en 1963 au stade municipal de Ouagadougou à l’occasion d’un mini-sommet de l’Organisation de l’unité africaine (l’ancêtre de UA).

André Zidouemba (1) rapporte les propos de Maurice Simporé (premier auteur-compositeur) à ce propos : « …Le public au stade était tellement émerveillé en voyant les Zaïrois danser et surtout chanter dans leur propre langue. A partir de ce jour…les musiciens burkinabè se sont dit, pourquoi ne pourrions-nous pas faire comme eux puisqu’ils sont musiciens au même titre que nous ? »

Ainsi l’introduction des éléments du folklore dans la musique se fera progressivement quand les musiciens sont arrivés à la conclusion qu’ils faisaient de belles interprétations de musiques étrangères alors qu’ils avaient la capacité de créer des œuvres riches et variées.

Alors les compositions lumineuses de feu Maurice Simporé avec l’Harmonie Voltaïque en mooré se sont imposées tout de suite au public comme des chefs-d’œuvre originaux. Il sera rejoint plus tard par Thomas Tiendrébéogo de l’Echo Volta, Henri Tapsoba, Tidiane Coulibaly, etc. Quelques titres illustrent ce fait : Waogdg ya noogo, Balalé, Baba Moussa, etc.

Des formations solides comme l’Harmonie voltaïque, à force de recherche, de travail et de discipline, ont atteint un niveau élevé grâce à l’originalité de leurs œuvres. Doté de deux grands compositeurs comme Maurice Simporé et Henri Tapsoba, le groupe a remporté du succès avec les titres comme Killa na na, Thérèse Baba, Karemsamba, UNESCO qui paraissent sur disque vers mi-70. Diffusés par Radio France internationale (RFI) et la BBC, ces chansons ont marqué la présence de notre pays au plan international et ont donné une notoriété à l’orchestre.

A partir de là, l’Harmonie Voltaïque visitera les pays voisins (Niger, Côte d’Ivoire, Guinée, Nigeria) invité ou envoyé pour des concerts et des bals. Il faut dire qu’avec un guitariste soliste, hors pair comme François Tapsoba, le joueur expérimenté de contre-basse, Henri Yoni, un animateur humoriste Zass aux maracas et bien d’autres talentueux instrumentistes, il ne pouvait en être autrement.

Un François Tapsoba en peine et très nostalgique

C’est un François Tapsoba qui n’a pas perdu de sa force. Officiant toujours au sein de l’Orchestre national, il est revenu sur son expérience avec l’orchestre d’Antoine Ouédraogo dit Borfo. A la proclamation de l’indépendance, il était au Lycée ; c’est plus tard qu’il rejoindra l’Harmonie Voltaïque où il trouva des pionniers tels que notre confrère Martin Sedogo, Antoine Saré qui sont toujours de notre monde.

Tandis qu’il feuillette son album de photos retraçant un pan de la belle odyssée de sa première formation, son regard s’arrête souvent sur certaines images. Et d’un soupir, tout en secouant la tête, il lâche : « Il y a eu trop de morts… »

Entre-temps, il reconnaît son chef d’orchestre, Koné. Il sursauta : « Lui, c’était mon chef d’orchestre d’origine malienne ; c’était un grand ; il a fait la célébrité de Rail Band de Bamako, avant de diriger notre groupe. Il jouait de la trompette et de la guitare. Il a formé Salif Kéita qui est même venu le chercher à Ouagadougou pour l’amener en Europe avec lui. J’ai été marqué par cet homme qui ne savait pas lire ni écrire mais qui était un génie dans son art… ».

Puis, en voyant de nouvelles photos il pointe du doigt Tidiane Coulibaly, le contre-bassiste, Henri Yoni, et marmonna à nouveau : « Vraiment, il y a eu trop de morts…mais c’est la vie ; on n’y peut rien… ». Mais, les sorties à Treichville à Abidjan, et la photo du groupe dans un aéronef de retour de Niamey l’arrache, par moments, de sa peine marquée par la perte de ses camarades. Il fait défiler tour à tour les images des sorties au Nigeria et à Bobo, la première effectuée en 1966.

Toujours à Ouagadougou, d’autres orchestres, et non des moindres, ont fait danser et languir la jeunesse à travers des mélodies inoubliables. C’est le cas d’Atimbo avec son virulent soliste Souli Jacques, le Super Volta de la capitale avec Désiré Traoré qui évoluera plus tard sous le sobriquet de Dési et les Sympathiques, un des meilleurs guitaristes solistes, Yago Koumassi, Richard Tarpaga, etc.

Les moments les plus chauds après la liberté retrouvée

Entre-temps, l’Echo Volta de Thomas Tiendrébéogo devenu Suprême Kombéemba s’impose au public avec un titre à succès, Pugdba, qui fit un tabac.

Volta Jazz avec Tidiane Coulibaly s’affirme avec des chansons romantiques comme Bana jugu, Chérie Georgette, les filles de Tounouma (Bobo). Concernant d’ailleurs ce dernier titre de Tidiane Coulibaly, Cissé Abdoulaye raconte que son titre « Les filles de Kologh Naaba », chanson dédiée aux charmantes collégiennes de l’époque a marqué la jeunesse, était une réplique à Tidiane.

Et Atimbo entrera dans la danse avec sa chanson « Les Normaliennes » en référence au Cours normal des jeunes filles qui formait des enseignantes devenu aujourd’hui le Lycée Nelson. « C’était une belle compétition amicale et moi, mon fan club se trouvait ainsi au Collège de Kolgh-Naaba », nous confie Cissé Adboulaye dit l’homme à la guitare.

Tenko Jazz, sous la houlette de Traoré Sibiri Oumar, s’est révélé capable de rivaliser avec les formations des grandes villes. Déjà vers la fin des années 60, Kouyaté Sotigui et Salembéré Joseph dit Salembo (les doyens) se faisaient écouter leurs tendres chansons (Mariam Touré, Maria et Saria, Banfora, etc.) ; puis vint Cissé Abdoulaye avec premières chansons fétiches (Mily my love, Maria chérie…) qui allient conquérir tous les jeunes des lycées et collèges.

C’est notamment au cours de la décennie 1970-80 qu’émergeront de nombreuses vedettes de la chanson dont Georges Ouédraogo dit le « Gandaogo national » qui va conquérir le pays à partir de la France avec des titres comme Kato kato, Mounafica,...Il contribue ainsi à donner un rayonnement international à la musique du Pays des hommes intègres.

Que faire du matériel de ces orchestres légendaires ?

Et Oger Kaboré, dans sa communication, de résumer cette période nostalgique et de grande fierté en ces termes : « Ainsi allaient les choses, l’expérience de la musique burkinabè se nourrissait chaque jour d’apports nouveaux pour son épanouissement. En ces temps-là, la vie était relativement abordable. On baignait dans l’euphorie musicale, presque dans l’insouciance.

L’Etat-providence berçait les illusions des citadins qui s’adonnaient alors aux distractions (salaires appréciables et moins de problèmes économiques). Alors que sont devenus les instruments des orchestres notamment de l’Harmonie voltaïque qui pourraient être d’un intérêt certain pour la nouvelle génération mais également pour les nostalgiques ?

D’ailleurs dans un des nos articles dans l’Observateur Dimanche, suggestion a été faite à nos autorités chargées de la Culture de négocier avec les familles et musiciens de l’époque qui détiennent les vestiges de ce passé glorieux afin de les regrouper dans un musée pour une meilleure conservation.

Pour ce reportage, au domicile du fondateur de l’Harmonie Voltaïque à Dapoya, il ne reste que la fameuse contre-basse jouée par feu Henri Yoni. Dans un état poussiéreux, il fallu engager une lutte pour faire sortir l’instrument de son fourreau.

Une guitare awayenne, qu’aurait donné le feu président Thomas Sankara au groupe, serait enfouie également quelque part dans une des maisons, certainement dans un état de conservation peu enviable. Quant aux autres instruments, selon un témoignage d’un membre de la famille Ouédraogo, ils avaient été remis à feu Bassavé.

Espérons donc que le département de la Culture va mettre les bouchées doubles en conservant ces instruments des pionniers de notre musique qui sont utiles pour les futures générations.

Cyr Payim Ouédraogo

Note : (1) Mémoire pour l’obtention de son diplôme de fin de cycle à l’Ecole de musique et de danse

L’Observateur Paalga

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