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Chronique de la métamorphose du Burkina Faso de Blaise Compaoré (24)

Accueil > Actualités > DOSSIERS > Burkina Faso : chronique des années Compaoré • • mardi 15 novembre 2005 à 09h31min

Les couples Chirac et Compaoré à l’Elysée en octobre 2001

"L’affaire Zongo" avait provoqué la mise en quarantaine du président Blaise Compaoré par la communauté internationale. Le Burkina Faso paraissait avoir renoué avec ses vieux démons du temps de la Révolution où la violence l’emportait sur la politique.

Mais il fallait se rendre à l’évidence : Ouagadougou gérait, aussi convenablement que cela était possible dans un contexte très particulier, cette "affaire Zongo" et alors que la situation, en Afrique de l’Ouest, ne cessait de se dégrader (compte tenu, tout particulièrement, des difficultés rencontrées par le président Laurent Gbagbo à la tête de la Côte d’Ivoire), il devenait urgent, pour Paris et ses partenaires diplomatiques occidentaux, de retrouver un point d’appui dans la sous-région.
D’autant plus que le Burkina Faso ne se portait pas si mal.

Après une année 2000 caractérisée par une faible croissance, de l’ordre de 2,2 % (du fait notamment de la diminution des transferts des travailleurs burkinabè en Côte d’Ivoire), 2001 était bien meilleure avec plus de 6 % de croissance attendue. La France y était, toujours, le premier partenaire commercial et le premier investisseur. Près d’une centaine d’entreprises burkinabè étaient à participations françaises dont une bonne quarantaine en tant que filiales de groupes (CFDT, Bolloré, Castel-BGI, TotalFinaElj, BNP-Paribas, Bouygues, etc.). Et puis Compaoré est au pouvoir depuis de longues années. Alors qu’à Abidjan et à Dakar, ce sont des hommes neufs (même si ce sont de vieux routiers de la vie politique de leur pays) qui viennent d’y accéder.

C’est ainsi que le jeudi 11 octobre 2001 (tout juste un mois après l’attaque contre l’Amérique qui a traumatisé les Etats-Unis et le Reste du Monde), Blaise Compaoré débarque à Paris pour une visite officielle. La première depuis bien longtemps. Reporters sans frontières (RSF), qui a fait du chef de l’Etat burkinabè sa bête noire, s’est fortement mobilisé pour l’occasion. Le colonel Gilbert Diendéré, chef d’état-major particulier de Compaoré et vieux compagnon de route du chef de l’Etat burkinabè, devra renoncer au stage militaire qu’il devait effectuer en France : "trop d’agitation autour de sa personne", commentera sobrement Compaoré.

Pour le reste, rien ne viendra troubler la sérénité du chef de l’Etat qui déjeunera avec Jacques Chirac à l’Elysée et s’entretiendra avec Lionel Jospin à Matignon, rencontrera des hauts fonctionnaires et des hommes d’affaires à Paris avant de se rendre en province dans les départements de Seine-maritime, du Rhône et de la Vienne.
Le Burkina Faso demeure, plus que jamais, adepte de la coopération décentralisée et du jumelage.

Compaoré, dans la foulée de sa visite à Paris, retrouve la parole. A la veille de son départ pour le sommet de l’OMC à Doha, il est interrogé par Julia Ficatier pour La Croix, un quotidien qui a un attachement tout particulier pour le chef de l’Etat burkinabè. Compaoré a conservé toute sa capacité d’analyse. "On ne peut rester en marge de la mondialisation. Qu’on le veuille ou non, on est "dedans". Il ne sert à rien de vouloir la "diaboliser". Elle a son utilité". Ce qui n’empêche que "cette mondialisatin accroît comme chacun le sait la différence entre pays riches et pays pauvres. Elle accroît aussi la destruction de l’environnement, permet une extension démesurée de l’argent sale. Et on peut se poser une question inquiétante : les Etats- Unis, à la tête de cette mondialisation, la maîtrisent-ils ? Je ne le crois pas... ".

Blaise Compaoré se démarque des antimondialistes qui ont fait irruption sur la scène internationale en décembre 1999 à Seattle. Le premier Forum social vient tout juste de se tenir à Porto Alegre Ganvier 2001). Mais il pose les vrais problèmes : nécessité de mettre en place ce qu’il appelle un "système d’exception" permettant aux pays pauvres "d’accèder à leur rythme au marché mondial" ; annulation de la dette qui obère le développement ; promotion de la régionalisation interafricaine ; renforcement des capacités de négociation des pays du Sud au sein de l’OMC, etc.

Ni anti-mondialiste ("il ne faut pas [...] laisser la jungle commerciale s’instaurer "), ni altermondialiste, Compaoré est, comme toujours, un pragmatique-réaliste :
"Nous avons des soucis élémentaires qu’il nous faut traiter avant même d’imaginer participer à des compétitions internationales. L ’horizon maximum pour un paysan africain, c’est la ville. Sa mondialisation à lui est de pouvoir vendre ses produits du village à la ville".

Mais il ne faut pas être dupe de ce langage de bon sens. Il s’agit aussi, pour le chef de l’Etat burkinabè, de jouer sa carte et de la jouer à fond. Il n’entend pas ancrer durablement le Burkina Faso dans la pauvreté et faire de cette pauvreté un drapeau (ce que ne manquait pas de faire Thomas Sankara) ; le Burkina Faso est pauvre et archaïque dans ses modes de production ; mais il ambitionne de devenir plus riche et, partant, plus moderne. Compaoré va surfer sur la vague de la négociation plutôt que s’adonner à une contestation stérile. Et va se trouver en premier ligne dans bien des combats mondiaux, notamment en ce qui concerne le coton.

C’est la dégradation rapide de la situation en Côte d’Ivoire qui va, cependant, servir de révélateur aux capacités de gestion de crise du régime burkinabè. Les relations entre Ouaga et Abidjan sous la présidence de Hemi Konan Bédié n’étaient pas au beau fixe. "L ’ivoirité" était perçue au Burkina Faso pour ce qu’elle était : une politique d’exclusion qui visait, d’abord, les "Burkinabè" de Côte d’Ivoire. Inacceptable pour Compaoré.

Le coup d’Etat du 24 décembre 1999 et l’accession au pouvoir du général Robert Gueï avaient laissé pensé que la situation pouvait évoluer dans le bon sens. Illusion. L’imlptiol1 de Laurent Gbagbo au pouvoir, au lendemain de "l’élection" présidentielle d’octobre 2000 allait précipiter la crise.

Mis en cause dans le coup de force du 7 janvier 2001 (qui apparaît comme une répétition générale de celui du 19 septembre 2002), Compaoré va prendre ses distances avec son ancien protégé. Ce n’est qu’à Syrte, le 3 juillet 2001, à l’initiative du colonel Kadhafi, que les deux hommes accepteront de renouer un semblant de dialogue.
Un an plus tard, au début du mois d’août 2002, l’ancien ministre de Félix Houphouët-Boigny et de Hemi Konan Bédié, devenu un homme-clé dans l’entourage du général Gueï, Balla Keïta, est assassiné à Ouaga.

Balla Keïta était le plus grand dénominateur commun de la vie ivoirienne au cours des quinze dernières années, du "Vieux" à Gueï en passant par Bédié et Alassane Ouattara ; le seul homme politique dont il n’ait pas été le compagnon de route était Laurent Gbagbo. Ce meurtre est alors, selon moi, le signal que la crise politique ivoirienne prend une ampleur sous-régionale.

A Paris, depuis le printemps 2002, un nouveau gouvernement a été mis en place à la suite de la victoire de Jacques Chirac à la présidentielle et de la droite aux législatives. Dominique de Villepin est ministre des Affaires étrangères, de la Coopération et de la Francophonie. Le 21 juillet 2002, de Villepin est, dans la même journée, à Ouaga puis à Yamoussoukro. Signe des temps : Abidjan n’est plus la capitale de l’Afrique de l’Ouest. Le patron, c’est Compaoré : il est le plus ancien dans le grade le plus élevé en Afrique de l’Ouest si l’on excepte les deux dinosaures togolais et béninois.

De Villepin a donc inversé le cours habituel des visites aux chefs d’Etat : il débarquera à Yamoussoukro après être passé à Ouagadougou. Dans la capitale burkinabè, il rend hommage à la "coopération exemplaire" entre Paris et Ouaga. A Yamoussoukro, le ton change. De Villepin fait l’éloge du chef de l’Etat ; pas Gbagbo, pas Bédié mais Houphouët. "Les grands hommes ne meurent jamais et les grands hommes africains encore moins" souligne le chef de la diplomatie française en regardant dans les yeux le président Gbagbo autrefois emprisonné par" le grand homme".

A suivre

Jean-Pierre Béjot
La Dépêche Diplomatique

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